Quand les diables dansent

Sorti loin des circuits commerciaux en mars 2022, La Danse du Charco-Mexique a rencontré le succès public grâce à différentes expositions. Véro Traba et Patxi Beltzaiz proposent une approche insolite du Mexique où ils se sont rendus régulièrement au cours de la dernière décennie afin de mieux comprendre la défense du territoire par les peuples indigènes. Le choix de revenir aux mêmes endroits pour revoir les mêmes personnes leur a permis de mesurer l'évolution du combat identitaire au Guerrero, dans le Chiapas, ou à Oaxaca. En totale immersion, les auteurs n'ont jamais emprunté les chemins des touristes, à peine ceux des voyageurs. Ils ont voulu comprendre l'âme des indigènes, faite de résistance à l'impérialisme d'autrefois et au néo-libéralisme d'aujourd'hui.

Depuis la défaite militaire et leur colonisation, les peuples indigènes comptabilisent 500 ans d'une résistance principalement fondée sur le travail et la conservation de la communauté. Leurs modèles communautaires perdurent malgré l'hégémonie du système néo-libéral au Mexique.

Le Chiapas a été la porte d'entrée de leur Mexique, là où le mouvement social des Zapatistes défendre l'autonomie des peules indigènes. Ils ont ensuite rayonné vers d'autres régions, car la libre 'organisation du Chiapas se retrouve au Guerrero et à Oaxaca. Ces formes d'organisations se traduisent par des façons d'être indépendantes de l'homo-economicus. Par exemple, à Oaxaca, la pratique de la communalité est centrée autour de l'assemblée qui choisit son représentant pour établir des liens avec les autres communautés. Le territoire des femmes constitue une autre géographie, où il est question de regarder leur place dans les luttes sociales. Vero Traba raconte le rôle éminent des femmes au sein du mouvement zapatiste et leur pleine participation à la lutte.

La série de photos exposées à la médiathèque de Saint-Palais présente l'importante communauté originaire d'Afrique établie sur la costa chica du Guerrero. Cette communauté revendique l'afro-mexicanité à travers un lien singulier entretenu avec les morts. En effet, à l'occasion de la fête des morts, ces descendants d'esclaves entremêlent les rituels du Mexique et ceux venus d'Afrique. Aux repas avec les ancêtres et aux célèbres autels en hommage aux disparus, s'ajoutent les diables qui dansent devant les maisons pour ramener les morts. L'absence du patron le jour de la fête rend possible l'utilisation de son fouet avec lequel s'effectue une véritable danse de libération. Cette volonté d'exprimer l'identité africaine vivifie les croyances mexicaines.

La danse du Charco n'est donc pas un ouvrage de plus sur la magie d'un pays à la richesse naturelle et culturelle inépuisable, mais la somme d'échanges et de rencontres. Le récit de Véro Traba transmet le contexte et la parole des indigènes, tandis que les photos de Patxi Beltzaiz communiquent son ressenti auprès des communautés. Irréductible au carnet de voyage ou au documentaire, le livre est composé de ces deux perspectives complémentaires, vécues à la croisée du texte et de l'image. En faisant le choix d'une approche subjective, Vero et Patxi touchent à l'universalité. Les expérimentations sociales présentées dans Au-delà du Charco offrent un regard alternatif sur notre monde.

De l'autre côté du Charco. Contre-faits. 30 euros, 296 pages.

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