Au cœur de l'éternel été avec Claude Nori
Claude Nori, auteur-photographe, a fait de la photographie un art à part entière. Avec Contrejour, sa maison d’édition fondée au milieu des années 1970, il a élevé le livre de photographie au rang d’œuvre d’art. À Hendaye, la Galerie L’Angle propose, jusqu’au 19 juillet, une sélection d'une quarantaine d'œuvres qui nous invite à plonger entre les instants fugaces et le bonheur intemporel.
Originaire de Toulouse, Claude Nori est monté à Paris pour faire du cinéma, au lieu de quoi il a fait de la photographie. Son revirement s'explique ainsi : « Je voulais filmer, être en action, mais les études me semblaient longues. Et quand Patrick Chapuis m’a montré comment développer une photo, l’apparition de l’image a été une double révélation. Avec un petit appareil, j’exprimais tout de suite ce que je voulais dire. Je suis devenu photographe, par impatience. »
Plutôt que de tourner un film, Claude Nori publie un livre de photos. Préfacé par Agnès Varda, cet ouvrage est un récit intérieur, dont il écrit les textes. Ne trouvant pas d’éditeur spécialisé dans la photographie, il décide de publier lui-même son livre. Puis, il fonde Contrejour, sa maison d’édition, ainsi qu’une revue et une galerie à Montparnasse, qui deviendront des lieux emblématiques de rencontre et de diffusion pour la photographie d’auteur. Comme il le raconte : « Beaucoup de jeunes photographes sont venus me voir, car ils avaient compris qu’un livre photo est plus important qu’une exposition. Je suis devenu éditeur, presque malgré moi. » Avec plus de 400 titres, Contrejour a offert une tribune à ces auteurs-photographes souhaitant exprimer leur identité en dehors des conventions. En tant qu'auteur, Claude Nori a lui-même publié une vingtaine de livres.
Il défend une photographie subjective, émotionnelle, voire narrative, loin des approches documentaires. Son œuvre, profondément autobiographique, puise dans l’émotion, l’attention au quotidien et l’instant vécu. Ses clichés captent des fragments de mémoire sensible, à la fois spontanés et stylisés. Ses images des plages italiennes des années 1970-1980 ont fait sa renommée internationale. Plutôt que de photographier le « bel paese », il apporte une nouvelle vision sur l’Italie et y a découvert une beauté inédite. En y introduisant le mouvement, il a brisé l’immobilité traditionnelle de la photographie.
Pour Claude Nori, la photographie reste liée au plaisir sensuel de tenir un tirage argentique dans les mains : « C’est un vertige sentimental.» Le texte et la photo donnent lieu à une histoire fictionnelle, où il revendique ses origines italiennes et son adolescence, comme dans un journal intime. Au-delà de la photographie esthétique, c’est une expérience vécue.
Le regard singulier de ce fils d’immigrés italiens fusionne la mélancolie moderne d’Antonioni et le goût de la confidence intime de Truffaut. Durant les années de plomb, son approche du bonheur simple fut jugée trop sentimentale par les photographes italiens engagés sur la scène politique et sociale. Or, son hédonisme déjoue le mythe de la beauté italienne pour saisir une autre harmonie, invisible et indicible, à savoir une félicité consciente de sa dilution. Une nostalgie jamais amère.
Sur les plages italiennes, au milieu d'une architecture balnéaire vouée à disparaître, Claude Nori saisit les corps libérés du carcan quotidien, toute une jeunesse abandonnée aux plaisirs de l'été. Comme du sable chaud, la joie coule entre les doigts de ces inconnus qui deviennent le miroir de nous-mêmes, à jamais.
Dans ses photographies, Claude Nori est présent partout, visible nulle part. Chacune manifeste le regard de l'auteur lors de la rencontre à l'origine du cliché. Le plaisir esthétique de ses œuvres tient à la tension que créent des formes inattendues, capables de déstabiliser le regard, de bousculer les conventions et de provoquer une émotion. Une telle démarche rejoint la notion de punctum théorisée par Roland Barthes lorsqu'il analyse ce détail qui nous touche personnellement, telle une évidence intime, irréfutable. Par exemple, dans une photographie emblématique prise en Sicile en 1982, un homme à l'arrière-plan regarde passer une jeune femme sur une Vespa. L'œil est retenu par la rencontre chromatique produite par le pantalon noir de cet homme qui fait écho à la couleur du scooter, tandis que sa chemise blanche répond à la robe de la conductrice. Le mouvement se dédouble aussi, car la déambulation du badaud répond au passage motorisé du Piaggio. Deux rythmes, deux trajectoires, une seule harmonie pour le miracle d'une rencontre.
Claude Nori vit à Biarritz depuis 20 ans. Il aime l'océan, où il nage presque tous les jours. Son italianité nous fait découvrir un Biarritz « métaphysique », proche de De Chirico pour les lumières changeantes et les jeux d'ombres parfois surréels. Cet été, à la galerie L'Angle, la sélection d'une quarantaine d'œuvres poétiques mêle l'Italie et le Pays basque. La danse du soleil éclaire la joie des baignades, des plongeons, des toboggans, au milieu des infrastructures estivales. Claude Nori distingue les plages italiennes qui sont un formidable décor, où l'on mange et se rencontre, et celles du Pays basque où l'on s'aventure dans l'océan. Ses photographies intensifient la vie, exaltent le quotidien. Les rires des enfants s'y mêlent au chant des vagues, aux éclaboussures et à la voix magnétique de Lucio Battisti. La puissance de la joie et la fragilité des jours sont entrelacées sur les plages de Biarritz ou de Rimini.
Partout, Claude Nori vise le cœur des instants, où se trouve le mystère de l'existence. Ses images de la vie suspenduesaisissent ce que l'éternité a de plus fulgurant : la beauté. Elles nous susurrent la réflexion de Jankélévitch : «le fait d'avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel.» Plus que jamais, la profonde légèreté de telles photographies se révèlenécessaire pour éprouver le bonheur d'être encore là.