La vitesse et le temps perdu
L'attrait irrésistible pour la grande vitesse qui formate nos vies rend nécessaire un temps de réflexion pour dévoiler ses sortilèges.
Sans reprendre les arguments écologiques ou économiques détaillés par des années de résistance au projet d'une ligne LGV au Pays basque, je m'interroge sur le prestige de la grande vitesse, assis dans le TGV lors de ma navette hebdomadaire Hendaye-Paris, tandis que la plupart des voyageurs jouent avec leur portable ou visionnent des séries pour tuer le temps. D'après la loi de Gabor, « tout ce qui est possible sera nécessairement réalisé », autrement dit le moyen détermine les valeurs, c'est pourquoi il y a urgence à mettre un frein à l'engouement pour la grande vitesse devenue une fin en soi.
Figure majeure de l'émancipation, idole de la modernité, la vitesse technique rime avec un gain de temps mesurable qui ressemble parfois à un beau mirage. Fascinés par les records, formatés par le rythme des machines, j'observe l'agitation frénétique des individus jusqu'à l'épuisement. La globalisation des échanges repose sur la vitesse des informations et des rythmes de travail devenus oppressants à force de s'éloigner du rythme biologique. En outre, nous sommes les rouages d’une machinerie qui impose son rythme, modifie notre nature, de sorte que le moindre effort s'oppose à la réponse instantanée d'un click sur Internet, et le plaisir de la fugacité dévalorise les activités liées à la maturation : recherche, création, artisanat... Cette tendance à vivre dans l'urgence rogne la patience, rend la lecture difficile, la réflexion quasi impossible. La grande vitesse fait disparaître le temps, à l'instar de Chronos qui dévore la chair de ses enfants.
Quant au transport des passagers, si la vitesse de la lumière reste la clé pour traverser les espaces intersidéraux, pour l'instant la grande vitesse réduit l'espace terrestre à une peau de chagrin. Tout bon stratège sait que la vitesse procure la victoire, mais qui prend le train pour envahir la Pologne ? Le visiteur a-t-il besoin d'arriver si précipitamment à destination ? Faut-il développer un tourisme impulsif, sur le modèle du zapping ? Et pour les affaires, le télétravail suffit à la téléportation.
De fait, la vitesse entraine sa batterie de contradictions. D'une part, elle est relative à nos exigences qui s'adaptent ou précédent les moyens techniques, de sorte que les sept heures de train de Bayonne à Paris semblent aujourd'hui d'une longueur inhumaine. Le gain de temps effectif alimente la frustration de ne pas aller plus vite encore, comme si nous étions à la recherche d'une vitesse absolue, l'instantanéité étant le but ultime de l'humanité. Jamais on n'ira aussi vite que dans nos rêves. D'autre part, la dévotion pour la grande vitesse élargit sans fin l'éventail des objets du désir. Soumis à une agitation perpétuelle qui frise l'hystérie collective, nous aimerions pouvoir être à plusieurs endroits à la fois. Or, la multiplication des possibles restera une promesse non tenue puisque nous disposons d'une seule vie. Il y aura toujours trop de livres, trop de beautés, trop de personnes à rencontrer et à aimer. C'est la mélancolie que l'on éprouve dans le sillage de la grande vitesse. Bref, l'accélération continue des techniques va à l'encontre de l'injonction classique à profiter des instants où se love la vie. Il ne s'agit pas de limiter la vitesse, plutôt de l'amadouer en réalisant que la gestion du temps prime sur le gain de temps. Fin septembre, ce n'est d'ailleurs pas un hasard si lors de l'anniversaire des quarante ans du TGV, la SNCF a fait l'annonce de la mise en service de corails réhabilités qui rouleront moins vite et à bas prix, dès le printemps 2022. Autour de moi, je me demande quel choix feront les voyageurs qui foncent se mettre au vert pour jouir de la lenteur retrouvée.