L'autre supplice des Filles du feu
La mini-série sur les fameuses "sorcières basques" est un rendez-vous manqué avec le devoir de justice envers les martyres de l'histoire.
Divertissement populaire consacré au 21ème siècle, les séries sont le meilleur moyen de faire revivre une époque historique avec ses joies, ses malheurs et sa vision du monde. Les scénaristes, conscients de l'influence sur un large public des messages transmis par les situations mises en scènes, ont à coeur de respecter les personnages auxquels sont attachés de nombreuses valeurs. Ils savent que les séries participent à la fabrique des citoyens. Rien de mieux que l'empathie envers les héroïnes d'une série pour comprendre les tenants et les aboutissants bien souvent complexes des tragédies d'autrefois. Même l'historien peut faire appel à l'empathie pour mieux saisir à partir d'une masse de documents objectifs les ressorts psychologiques des acteurs de l'histoire.
S'il est vain d'exiger d'une série l'exactitude historique inaccessible, on peut en revanche attendre la fidélité à des personnes ou du moins à l'esprit d'une époque pour donner la parole à ceux qui ne l'ont pas eue.
Mais Les Filles du feu, diffusées sur France 2 en septembre, ont montré l'abîme entre les bonnes intentions et le respect dû aux victimes des injustices. Comme la justice doit rétablir la dignité des victimes, les lucratives sorcières basques méritaient de ne pas être réduites à du pain béni en vue d'obtenir une meilleure audience. La fabrication du film semble avoir tiré parti des cinq Goya obtenus en 2021 par le film Akelarre de l'argentin Pablo Aguëro. La soudaine mode des servantes du diable était la promesse d'un facile retour sur investissement, encore fallait-il prendre le temps d'étudier l'histoire des accusées, ce qui était la moindre des choses pour leur rendre justice aujourd'hui. Le travail, l'attention portée sur les détails du passé, sur leur existence concrète aurait permis d'insuffler la vie à celles qui l'ont injustement perdu. Difficile d'avoir de l'empathie quand les personnages sont agités à la façon de marionnettes par des fils nettement coupés de leur vie réelle. Ces personnages fantoches sont les porte-voix de problématiques qui ne les concernaient pas à l'époque. Non seulement la crédibilité des scènes est mise à mal par les costumes sortis d'un bal costumé, et plus encore par la teneur des dialogues, mais c'est la représentation des "sorcières" qui porte le plus dommageable préjudice aux victimes du Pierre de Lancre. Avec des tignasses de fauves, le bâton de grand-mère, ou le pouvoir surnaturel de parler aux animaux, les accusées de la mini-série ont confirmé le cliché romantique des sorcières.
La mémoire des personnes assassinées sur les bûchers ou mortes de faim dans les prisons, la terreur et la violence déchainées durant trois mois au Pays basque exigeait a minima de ne pas être traitées pour ce qu'elles n'étaient pas. La série aurait pu leur rendre justice en montrant des personnes s'exprimant en basque, avec leurs moeurs et leur culture particulière, au lieu d'agiter des jolis symboles nourris de clichés pour notre époque affamée de divertissements. En quelque sorte, rendre justice suppose avant tout une rigueur historique et une mise à l'écart des bons sentiments, des émotions faciles. Plus encore des émotions spectaculaires. Si les anachronismes relèvent d'un simple manque de rigueur technique, en revanche le traitement ambigu de l'image des accusées constitue une faute morale. La mini-série Les Filles du Feu restera une occasion manquée de ressusciter les martyres de la folie judiciaire en les rendant immortelles par l'art.