Manifeste pour l’art des sables et l’instant présent

Le dessin sur sable est une pratique artistique avec des ramifications dans de nombreuses cultures. Germano Cerdano est l'un de ses représentants majeurs sur la côte basque.

Née sur la côte californienne au cours des années 1960, le sand art (dessin sur sable) constitue l'une des tendances de l'art contemporain pour renouer un lien avec la nature et libérer les oeuvres des musées. Le dessin sur sable prône une esthétique de l'éphémère qui échappe à la marchandisation des oeuvres. Cela fait plusieurs décennies que l'américain Andrés Amador, l'irlandais Sean Corcoran ou encore le gallois Marc Treanor sont vus comme les maîtres de de cet art des bords de mer, plein d'émotions et de fragilité.

Sur les plages du Pays basque, le péruvien Germán Cedano pratique le dessin sur sable en virtuose depuis 2016. Après avoir étudié l'art dans les musées de Lima, puis la réalisation cinématographique à Madrid, aujourd'hui Germán Cedano compose ses oeuvres avec le sable et les marées de l'océan Atlantique. Ses spectaculaires oeuvres figuratives, ses mandalas monumentaux ou ses messages inscrits dans le sable nous offrent d'immenses toiles à ciel ouvert. Il réalise des portraits de célébrités avec l'envie de transmettre des messages, comme son John Lennon qui portait un keffieh afin de dénoncer les massacres en Palestine. Au cours de l'été, l'artiste a rendu hommage aux pompiers en lutte contre les incendies qui ravageaient l'Espagne.

Chaque réalisation de Germán Cedano consacre un lieu : la plage de la Concha d'abord, mais aussi celles de Zarautz ou d'Itzurun à Zumaia. pour un travail qui peut durer cinq heures et demie pour des oeuvres toujours uniques, à la démesure de son espace créatif. On peut voir Germán Cedano, le plus souvent sur la plage de la Concha, tracer une grille avec une ficelle sur le sable, avant de reproduire le dessin à l'aide d'un bâton et d'utiliser les dents d'un râteau pour ajouter du volume. Plus précisément, le ratissage de la couche supérieure sèche du sable révèle la couche inférieure humide de sorte à produire des contrastes d'ombre et de lumière. Chaque dessin offre ainsi trois spectacles : le travail de l'artiste est une performance, l'oeuvre terminée et sa destruction par la marée dans un cérémonial universel. L'artiste travaille avec les cycles du temps inscrits dans le monde. Comme chaque oeuvre est unique, il en garde la preuve avec la photographie ou la vidéo.

Cet art des plages glorifie l'instant présent, car les qualités plastiques et spirituelles du sable évoquent l'impermanence, la fugacité de la vie qui nous glisse entre les doigts. Quoi qu'il en soit, chaque oeuvre emportée par la marée laisse une trace indélébile dans nos âmes revenues aux merveilles de l'enfance.

Le geste de Germán Cedano fait écho à celui d'autres cultures à travers le monde et plonge ses racines dans un temps immémorial. Si les dessins sur sable rappellent avec évidence les mandalas du bouddhisme Tibétain dont la destruction rituelle symbolise la dimension éphémère de la vie matérielle, je pense aussi à la pratique des peintures de sable chez les indiens Navajos qui les emploient comme des offrandes aux divinités pour la guérison des malades. Quant aux messages de Germán Cedano, ils me rappellent Jésus écrivant sur le sable avec son doigt dans l'épisode de la femme adultère dans l'Évangile selon Saint Jean. Peu importe qu'il s'agisse des péchés des accusateurs ou du prénom de l'accusée, car ce geste mystérieux détourna l'attention de la foule et évita la lapidation. De la même façon, dans la fuite éperdue de nos existences hyperactives, la rencontre inattendue avec les oeuvres de Germán Cedano détourne nos regards des portables pour révéler un lieu et nous faire prendre conscience de la fragilité de toutes choses. Après tout, la beauté émouvante de son art provient aussi de la ruine à venir de chaque oeuvre. Comme la beauté de nos vies.

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