Danse avec la morte
La danse esquissée durant les obsèques par le compagnon d'Agnès Lassalle tuée par un élève psychotique fait apparaître le lien tragique entre l'amour, l'art et la mort.
J'ai découvert avec une semaine de décalage la danse exécutée par Stéphane Voirin lors des obsèques de sa compagne, Agnès Lassalle, tuée le 22 février par un élève mentalement déséquilibré du lycée Saint-Thomas d'Aquin. J'avais entendu parler d'une danse sur le parvis de l'église de Biarritz, et j'y voyais un bel hommage, un pied de nez à la mort, mais j'ignorais que Stéphane Voirin avait entamé des pas de danse seul, les bras ouverts pour tenir Agnès Lassalle, devant le cercueil. Certains y ont seulement vu un geste sacrilège ou un moment de folie, alors que cette danse des adieux sur la chanson Love de Nat King Cole prouve que l'amour triomphe de tout, à commencer par le regard des autres. Il a fallu la tragédie d'un meurtre pour que cette danse autrement impensable advienne parmi nous, tel un miracle de tendresse et de poésie. Parce que c'était Lui, parce que c'était Elle, la danse a le pouvoir de les unir une fois encore.
Je me suis renseigné. Stéphane Voirin tient dans ses bras celle qu'il a rencontrée en 2010 lors d'un cours de danse, celle qui deviendra sa compagne et avec laquelle il dansera toutes les semaines jusqu'à la veille du meurtre survenu dans des conditions épouvantables. Cette incroyable danse représente la notion esthétique du sublime telle que Nietzsche l'a définie par le "domptage artistique de l'horrible ".
L'éclat de ce geste mélancolique contribue par ailleurs à une sublimation de la conscience individuelle qui dépasse la colère et supporte le chagrin sans fonds pour un dernier hommage à celle qui aurait aimé danser plus longtemps avec Lui. Au-delà des mots impuissants et des larmes, la danse permet la concentration et accorde à celui qui la maitrise une grâce évidente. Cet art vivant contredit la chute des corps et leur solitude, puisqu'il oblige non seulement à suivre le même rythme à deux, mais aussi à porter toute l'attention sur le partenaire : la danse met les coeurs à l'unisson.
L'idée que l'art puisse jeter un pont entre les vivants et les morts a toujours été prégnante dans notre culture. De même qu'avec sa lyre Orphée descend retrouver Eurydice aux enfers, Stéphane Voirin a retrouvé Agnès Lassalle le temps d'une chanson de Nat King Cole. Avec ce geste sublime, il a célébré la vie malgré tout. Quand il exprime ses adieux en exécutant une dernière fois la chorégraphie sur laquelle leur couple s'est aimé, les pas de Stéphane Voirin dansent sur l'abîme qui séparent les morts et les vivants.
Il n'y eut aucune profanation sur le parvis de l'église, car la danse appartient au domaine du sacré. A travers le monde d'autres rites funéraires ont recours à la danse pour célébrer les morts, tels ceux des Diola du Sénégal. Il ne faudrait pas oublier qu'au Pays basque, la danse d'honneur à la sortie de la messe des obsèques renvoie à une coutume réalisée au moment de l'Aurresku. Alors, avec des pas graves et dignes, le danseur présente une chorégraphie tranquille et mesurée qui sert de révérence pour saluer des personnages publics, des invités, ou encore une personne disparue. Ainsi au mois de décembre, les danseurs du collectif Bilaka ont rendu hommage à Jakes Abeberry en exécutant un aurresku lors de ses obsèques à Biarritz, sur le parvis de la même église.
Revenons aux liens tragiques entre l'amour, l'art et la mort. Car si la complainte d'Orphée a ému les dieux qui lui accordent de descendre jusqu'aux Enfers pour retrouver Eurydice, les pas chaloupés de Stéphane Voirin pour accompagner Agnès Lassalle jusqu'aux portes du néant sont aussi émouvants. Pour nous tous il restera d'Agnès Lassalle ce moment de grâce à jamais inoubliable. Quand l'amour a été plus fort que la mort, le temps de leur dernière danse.