50 nuances du bleu de Bergara

Du bleu industriel au bleu de la mélancolie, le bleu de Bergara transmet une expérience particulière qui concerne la relation au monde.

Selon le médiéviste Michel Pastoureau, le bleu n’est pas seulement une couleur, c’est un symbole culturel dont le sens a évolué au fil des siècles. Associé aux barbares dans l’Antiquité, le bleu difficile à produire au moyen âge reste lié à la noblesse, puis devient la couleur spirituelle de la Vierge, avant d'accéder au riche éventail des valeurs nationales de la modernité.

Au Pays basque, lorsqu'en 1846, la Fabrica de Hilados y Tejidos de Bergara fabrique uniformes et vêtements de travail en toile mahon (nom de la ville de Minorque par où transite le tissu chinois) teinte avec du pigment bleu indigo qui produit une nuance particulière de bleu, dénommé “bleu de Bergara”. Ainsi cette nuance désigne à l’origine un tissu de travail de couleur bleu foncé qui fait la réputation textile de la ville de Bergara (Guipuzkoa) aux XIXe et XXᵉ siècles. Ce bleu sombre et stable accompagne le corps dans le travail quotidien. Il incarne la constance, la sobriété, sans visée de séduction. Le bleu de Bergara demeure austère en comparaison avec le "bleu de Bilbao", proche davantage de l’esthétique populaire des fêtes (Aste Nagusia), où l’on porte les bleus de travail des marins de la côte biscayenne, avec une connotation plus festive et urbaine. L'expérience de la couleur ne se réduit pas à un processus physiologique : elle implique une histoire, un faisceau complexe de filtres culturels et de valeurs qui lui donnent sens. En quelque sorte, les qualités physiques de la toile sur laquelle apparaît cette nuance de bleu symbolisent la résistance de la culture basque. Le bleu de Bergara incarnerait la durée et les exigences d'un territoire.

Contrairement au bleu de Prusse, il ne renvoie pas à la dimension de puissance ou d’autorité associée aux uniformes et aux empires. Contrairement au fameux bleu Klein, saturé et immatériel, le bleu de Bergara reste ancré dans le geste et la durée. Le bleu de Bergara ne cherche pas l’absolu, mais la fiabilité. Ce n'est pas un hasard, si le peintre Ramiro Arrue utilise une nuance de bleu proche de celle de Bergara pour les vêtements et les fonds des scènes quotidiennes. La densité de ce bleu ne capture pas l’attention, elle ancre plutôt les figures dans une atmosphère de permanence. Elle traduit une gravité calme, faite de labeur et de silence. Le bleu de Ramiro Arrue présente une expérience vécue de l’intérieur : l'éthique du travail des pêcheurs et laboureurs.

Dans les années 1970, le bleu de Bergara disparaît avec la déferlante des Jeans, aux nuances plus claires, parfaitement adaptées au commerce de masse. Le « bleu de Gênes », délavé, devient celui des millions de "blue Jeans". Pourtant, bien que la dernière entreprise fabriquant les légendaires vêtements de travail de Bergara a fermé ses portes en 2018, aujourd’hui encore les valeurs du bleu de Bergara occupent des espaces de création comme au restaurant Mugaritz, où le bleu invite à la réflexion avant de goûter les plats. Certains éléments architecturaux utilisent des nuances proches du bleu de Bergara pour créer une "atmosphère basque", faite de ciels humides, de pénombre et de pierre. Autre exemple significatif : pour son isotype, le Basque Culinary Center se réfère au "bleu de Bergara", même s'il est difficile de déterminer sa couleur, proche de l'indigo, qui serait le Pantone 072. A mon avis, le bleu de Bergara est d'abord la nuance d'une mélancolie, le "blues" d'un monde où le travail et la profondeur prévalaient sur l'instabilité permanente des apparences.

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