Eloge des couturières
Au musée Balenciaga, le projet Les mains qui cousent met en lumière le travail des couturières employées par le grand styliste de Getaria.
Rien de grand dans la haute couture ne se fait sans le travail exigeant des ouvrières qui réalisent les vêtements de nos plus beaux rêves. Aussi le musée Balenciaga de Getaria rend public l'univers de ces milliers de personnes qui ont oeuvré pour la marque en montrant l'organisation du travail, le déroulement des carrières et leur vie quotidienne dans les ateliers. L'hommage rendu aux couturières s'avère d'autant plus nécessaire qu'elles ont réalisé les pièces exposées dans le musée de Getaria. Sur le site web lasmanosquecosen.com, le projet a déjà recueilli des centaines de témoignages, directs ou par l'intermédiaire des familles, des documents, des photographies et une dizaine de vidéos accessibles en plusieurs langues. Cette somme d'informations est liée aux sièges de Donostia, Paris, Barcelone et Madrid, entre 1917 et 1968.
Ayant débuté sa carrière comme apprenti couturier, Cristobal Balenciaga avait pleinement conscience du mérite des ouvrières. Celles-ci lui rappelaient peut-être sa mère, une modeste couturière de Getaria qui lui transmis son savoir-faire et éveilla une passion qui le mena à l'apogée de la haute couture. Outre des photos d'identité et celles réalisées dans les ateliers avec des ouvrières qui prennent la pose, les documents montrent aussi des relevés de points de retraites, des certificats d'aptitude professionnelle, ou encore des témoignages sur l'odeur qui flottait dans l'atelier. De plus, le projet prend en compte les vendeuses, les repasseuses et les mannequins. Le public découvre l'expérience de ces femmes (plus de 90 % du personnel) qui fabriquaient jusqu'à 200 modèles par saison.
Les témoignages vidéos permettent d'imaginer la valeur de ce travail exigeant des qualités de concentration et de précision qu'aucune machine à l'avenir ne parviendra jamais à égaler. Ainsi Marisol Campo explique dans quelle mesure "L'apprentissage était unique : point après point jusqu'à faire de chaque pièce une oeuvre d'art parfaite". De même, le témoignage de Maria Teresa permet de comprendre le mélange de fierté et de pression qui régnait dans l'atelier de Donostia. Cette couturière raconte le jour où Balenciaga passa derrière elle et voyant que ce n'était "pas bien", l'avertit qu'il reviendrait le lendemain pour s'assurer de la correction. Le visage de Maria Teresa rayonne pour évoquer ce lendemain, quand le maître jeta un oeil satisfait à son costume accompli, et posa un doigt sur son front. Ce fut une consécration sous les yeux de Cristobal Balenciaga, le couturier des couturiers, car cet instant furtif donnait à la vie de Maria Teresa sa juste valeur : celui de l'amour du travail parfait.
De nombreux témoignages affirment que "le métier" a changé. Les exigences d'alors n'ont plus court dans un monde plus compétitif, emporté par la vitesse. Après tout, Balenciaga ne mit-il pas un terme à sa carrière en 1968 parce qu'il considérait le temps de la haute couture révolu ?
L'extrême minutie était l'unique horizon de ces ouvrières qui évoluaient dans un univers méritant et hiérarchisé. Comme les ateliers du maître élevaient le niveau d'exigence à son comble, être au service de la créativité de Cristobal Balenciaga et de ses modèles épurés constituait un grand honneur pour chacune des ouvrières, secondes mains ou premières d'atelier. Malgré les témoignages sur la rigueur et les conditions difficiles de leur métier, les couturières racontent leur fierté d'avoir partagé un même univers inaccessible : la perfection.