Conscience trouble des marionnettes
Le musée et centre international de la marionnette de Tolosa (Guipuzkoa) invite à réfléchir aux frontières troubles de nos consciences.
Créé en 2009, le TOPIC est un centre culturel, de recherche, de création et de transmission dédié à l’art des marionnettes. Cet art vivant permet aussi de réfléchir à notre humanité comme avec l’exposition Bambalina Teatre: la marionnette consciente qui vient de mettre en lumière des créations centrées sur le thème de la conscience. A priori, la marionnette est mue, sans intériorité ni mystère. Sa transparence causale est visible dans les fils et les mains qui l'animent et font de la marionnette une figure du destin, voire de la manipulation. Or, le plaisir du spectacle porte en lui plusieurs interrogations : sommes-nous aussi manipulés par des forces qui nous dépassent ? Et si oui, de qui sommes-nous la marionnette ?
L'illusion de notre liberté tient peut-être à ce que les fils de notre conscience sont invisibles. Dire que l’humain serait la marionnette de multiples forces aveugles qui nous traversent, c'est accepter que l'illusion de décider par nous-mêmes tient à l'ignorance de la force profonde qui agite nos désirs. La panoplie des causes susceptibles d'expliquer nos choix est si vaste qu'il serait impossible d'en établir une liste exhaustive : inconscient, facteurs neuro-biologiques, poids du passé, habitus etc... En bref, l'individu croit tirer les fils de ses actes avec sa conscience, alors qu'il est lui-même animé par d'autres fils.
Au-delà du schéma classique d'une marionnette animée par la conscience exclusive de l'artiste, nous pouvons envisager une approche plus générale de l'action où l'individu n'agit jamais seul, mais toujours en lien avec un ensemble d'autres facteurs. Le philosophe Bruno Latour parle ainsi d'un "réseau d'actants" qui participent à la réalisation de nos actes. Agir réellement, c'est s'inscrire dans la réalité et prendre en compte les objets, les institutions, les autres individus qui orientent l'action jusqu'à sa réalisation. Nos actes sont hybrides entre la conscience et le monde. Ils sont le résultat de notre culture et de nos relations avec l'environnement qui déterminent nos décisions dans une mesure et permettent leur réalisation.
L'image de l'artiste animant selon son bon vouloir une marionnette oublie qu'il agit toujours à partir de la structure et des limites assimilées de l'objet. A partir de cette approche, la marionnette n'est plus ce simple objet inanimé : elle est mue grâce à une action commune où les frontières entre celui qui tient les fils et celui qui en dépend se brouillent. La marionnette oriente en grande partie le spectacle. Les manipulations du marionnettiste relèvent d'une maitrise partielle, non de choix souverains, autonomes.
Au lieu d'illustrer une maitrise totale de la conscience, le marionnettiste agit toujours en relation avec un ensemble de choses, exactement comme nous le faisons dans la réalité. Le spectacle de marionnettes révèle que la conscience ne se possède pas entièrement : elle s'avère prise dans l'écheveau des fils de la réalité. La conscience n'est ni la source suffisante de nos actes, ni un refuge à l'abri du monde. Certes nous ne sommes peut-être pas les marionnettes des dieux dont parlait Platon, en revanche nous évoluons dans une certaine symbiose avec le monde. A partir de ce constat, notre fascination pour les marionnettes tient à ce qu'elles donnent à voir les fils invisibles des multiples agents inconscients à la source de nos actions, à la fois si personnelles et si obscures. Cette conscience trouble constitue le mystère de chaque personne.