Esquisse d'une histoire de la photographie au Pays basque

Cette année qui célèbre les 200 ans de la première photographie donne l’occasion de retracer l’évolution de la pratique photographique au Pays basque, d’en révéler la diversité et d’explorer les regards portés sur ce territoire.

Les grandes lignes esquissées ici visent à retracer l'évolution de la photographie et la diversité de ses pratiques. En évitant le double écueil de l'exhaustivité creuse et de la précision aveugle, notre approche montre comment la création photographique résulte d'une élaboration progressive entre documentation, identité culturelle forte et création artistique reconnue, sachant que les frontières entre les différents genres restent poreuses. Une telle rétrospective s'avère importante car la photographie ne se contente pas de documenter le Pays basque, elle construit aussi le regard que nous portons sur lui.

La photographie est arrivée très tôt au Pays basque, portée par les regards des voyageurs, des militaires, des ingénieurs, et des ethnographes intéressés par une terre “pittoresque”. En 1851, l'État français lance La Mission Héliographique pour archiver le patrimoine national jusqu'au Pays basque, de sorte que Gustave le Gray et Auguste Mestral fixent les remparts et la cathédrale de Bayonne. Le Ministère de la Guerre s'empare également du procédé pour mettre à jour les cartes d'état-major à la frontière. Avec le développement de Biarritz sous Napoléon III, les ingénieurs recourent à la photographie pour suivre la construction des digues et de la ligne de train Bayonne-Hendaye. Édouard Baldus en tire des clichés aujourd'hui conservés au Musée basque et de l'histoire de Bayonne. Ces images permettent de contrôler le chantier depuis Paris, mais illustrent aussi la grandeur industrielle du régime qui dompte l'océan à Biarritz et déploie le chemin de fer. Face à l'arrivée du train à Hendaye, Pierre Loti fige une culture qu'il craint de voir disparaître : les paysages de la Bidassoa, l'architecture traditionnelle menacée par le tourisme naissant, ou encore lui-même, mis en scène en costume de pelotari. Dés 1907, l'invention de la photographie couleur par les frères Lumière est massivement expérimentée sur la côte, immortalisant le Pays Basque de la Belle Époque dans une veine impressioniste.

En parallèle de ce regard extérieur, des studios photographiques se développent au Pays basque à la fin du 19ème siècle. La photographie documentaire et ethnographique constitue le genre majeur, porté par la volonté de comprendre et de fixer le vécu d'un peuple. A partir de 1870, Hermenegildo Otero fonde l'un des premiers grands studios de Navarre et livre les premiers reportages sur les fêtes populaires basques, notamment les fêtes de San Fermín et la vie rurale navarraise. Plus de 25000 clichés font d'Eulalia Abaitua la pionnière de la photographie basque : avec le procédé des plaques au gélatino-bromure d'argent, son réalisme saisit les classes populaires au tournant du XXe siècle et compose une archive ethnologique des quartiers de Bilbo, des ports et de la côte de Biscaye.

A Saint-Jean-Pied-de-Port, Louis Erguy, pionnier de la photographie dans l'intérieur du Pays Basque, fixe avec réalisme la vie rurale, les foires et les paysages de la Basse-Navarre. Son fils, Jean-Pierre poursuit cette oeuvre en saisissant sur le vif les travaux des champs et la vie quotidienne. Leur travail témoigne du passage de la Basse-Navarre vers la modernité. Ce même geste documentaire embrasse toutes les provinces. En Biscaye, Felipe Manterola immortalise, entre 1904 et 1930, les visages et les métiers traditionnels du village de Zeanuri, conservant sur plaques de verre la mémoire du monde paysan bouleversé par l'industrialisation. Alpiniste et photographe, Indalecio Ojanguren restitue l'identité d'Euskal Herria à travers la montagne : panoramas des sommets, inventaire des églises, fermes traditionnelles et monuments historiques. Liée à la Soule et à l'identité basque intérieure, l'oeuvre contemporaine d'Eliane Heguiaphal capture avec une dimension mystique l'esprit des pastorales, des mascarades et des carnavals ruraux.

Xabi Otero a ouvert l'ethnographie à la comparaison, car ses photographies mettent en miroir la culture autochtone américaine et les traditions basques, révélant par exemple, les liens noués dés le XVIe siècle entre les pêcheurs basques et les Premières Nations du Canada. Cette méthode comparative en fait une étude anthropologique, où l'identité basque se lit à travers le prisme d'autres cultures. Aujourd'hui, à travers son association Kashi, Séverine Dabadie prolonge cette démarche en reliant le Pays Basque et l'Inde. Son travail sur les métiers traditionnels et les rites ancestraux sensibilisent à la diversité culturelle.

Dans le domaine du photojournalisme, le Pays basque a été aussi un terrain de choix, depuis la guerre civile et les effets des bombardements de Guernica et de Bilbao par la Légion Condor, saisis par les clichés de Sigfrido Koch Bengoechea. En Iparralde, le travail emblématique de Daniel Velez a documenté l'histoire contemporaine du Pays Basque pendant plus de cinquante ans, avec par exemple la photo de la première ikastola d'Iparralde en 1969. Authentique mémoire visuelle du Pays basque, il a couvert les événements politiques majeurs, comme les années de plomb du GAL. En Hegoalde, après la mort de Franco, la photographie devient un outil d’expression culturelle et politique majeur. Isabel Azkarate est la première photojournaliste reconnue aussi pour sa contribution à la photographie de rue. Dans les années 1980, elle suit le conflit basque, capture la vie quotidienne et les marginaux de New York, et devient la photographe officielle du Festival de cinéma de Donostia. Au sein de la nouvelle génération de photojournalistes, Guillaume Fauveau, par exemple, suit les effets du changement climatique du littoral et réalise les portraits de ceux qui luttent et façonnent le pays basque contemporain.

Les photographes basques ont exploré les formes et la création des images qui abolissent la frontière entre la photographie et les arts plastiques. Malgré une mort prématurée à 23 ans, Nicolas de Lekuona introduit l'avant-garde des années 1930 avec ses photomontages et collages liés au surréalisme qui expriment la fragmentation du monde moderne. Sigfrido Koch Arruti compose des images expressionnistes et abstraites, jouant avec la lumière et le contre-jour. En 1978, le livre El grito de un pueblo d'Alberto Schommer est un manifeste visuel qui fait écho à la libération du joug de Franco, avec des compositions et des atmosphères dramatiques.

A cette veine expérimentale, répond dés la fin du XXième siècle, une fibre plus intime à travres notamment le travail d'Alejandro Garmendia qui fusionne la photographie avec la peinture pour créer des œuvres oniriques. Les natures mortes de Tere Ormazabal invitent pareillement à la contemplation silencieuse d'objets du quotidien devenus énigmes poétiques. Enfin, Unai San Martin s'impose au niveau international avec sa maîtrise de la photogravure et ses paysages minimalistes et brumeux pour une expérience sensorielle du Pays basque.

Dans le champ de la photographie conceptuelle, Aitor Ortiz explore l’architecture avec ses clichés qui métamorphosent le béton et le marbre en abstractions poétiques. L'artiste de Bilbo interroge les limites de la perception humaine et de la représentation visuelle. De même, les paysages construits et rigoureux de Begona Zubero questionnent la mémoire historique et l'usage idéologique du territoire urbain. En écho à cette démarche, Amaia Molinet interroge les notions de frontières, d'identité territoriale, ainsi que la relation entre l'humain et le paysage.

En Iparralde, plusieurs auteurs ont développé un rapport intime au Pays basque. Depuis environ trente ans, Patxi Laskarai approfondit une esthétique épurée qui permet de ressentir l'essence, voire l'âme du Pays basque, au plus près de l'invisible. De son côté, Gabrielle Duplantier explore des figures féminines, des paysages tourmentés, avec une approche intemporelle, presque mystique. Nahia Garat privilégie la capture d'atmosphères et de récits sensibles afin de réaliser des séries personnelles en argentique et en couleur pour montrer les corps en mouvement, la mémoire de l'enfance ou encore le rapport charnel au territoire.

Pour ses attraits naturels et culturels, le Pays basque a depuis toujours inspiré des photographes célèbres venus d'ailleurs, comme Henri Cartier-Bresson, Jacques-Henri Lartigue ou Raymond Depardon. De nos jours, Claude Nori, auteur et éditeur installé à Biarritz, saisit l'ambiance de la côte, tandis que l'américaine Anne Rearick réside plusieurs mois dans les villages de Basse-Navarre dont elle partage l'intimité depuis 1990.

Cette esquisse révèle dans quelle mesure l'histoire de la photographie au Pays basque n'a rien de linéaire : documentation, approche ethnologique et création artistique s'y sont nourries les unes des autres, jusqu'à l'effervescence de la photographie basque contemporaine.

Précédent
Précédent

Le héros navigateur et son ombre

Suivant
Suivant

Présences de l'art préhistorique