Le héros navigateur et son ombre

Les célébrations pour les 500 ans du premier tour du monde effectué par Elkano donnent matière à réfléchir sur le rôle du héros national.

Au Pays basque tout le monde sait que la première circumnavigation du globe n'a pas été réalisée par Magellan qui fut tué lors du périple par des habitants des Îles Philippines. Au cours de cette expédition en quête du passage entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique pour atteindre les îles aux épices, les Moluques, il y aura encore trois autres capitaines-générales déchus avant qu'un navigateur originaire de Getaria, Juan Sebastian Elkano, ne ramène la Victoria jusqu'à Séville en 1522. L'empereur Charles Quint décernera à l'explorateur des armes et un globe avec cette fameuse inscription : « Tu as été le premier à faire le tour de moi ».

500 ans plus tard, à mi-chemin du Puy du fou et de la fête nationale espagnole, la grande reconstitution du débarquement d'Elkano dans le port de Getaria aura attiré les foules, et ce 6 septembre 2022 a même été déclaré jour férié en Euskadi. A l'occasion de cette cérémonie, le lehendakari de la communauté autonome basque a fait un discours qui situe l'importance de Juan Sebastian Elkano pour les basques. Précisément, Inigo Urkullu affirme que le grand navigateur incarne l'esprit d'aventure et l'ouverture à l'universel de tout un peuple. Par ailleurs, cette allocution fait appel à l'esprit d'Elkano : "exemple pour ceux qui recherchent une relation ouverte avec l'ensemble de l'humanité." Elkano n'a-t-il pas réalisé l'union de tous les continents ?

Il est vrai que l'explorateur de Getaria occupe une place éminente au sein du panthéon basque. Depuis longtemps, l'américain Mark Kurlansky en fait l'épicentre de son récit dans The basque history of the world. L'intrépide basque peut servir beaucoup de causes et incarner presque tous les possibles. Il fait partie des rares figures historiques capables d'unifier un peuple avide de héros et de modèles à suivre. Il n'y a pas d'identité partagée sans faire appel à un récit commun où peuvent s'inscrire le passé, le présent et l'avenir.

Aujourd'hui l'esprit critique permet de balayer la vision manichéenne des grands récits d'autrefois et d'apporter les nuances nécessaires pour embrasser les différentes mémoires. Les polémiques concernant le jour de l'Hispanité pour commémorer la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb ont toute leur légitimité. Au-delà du récit national basque, Elkano aussi reste un personnage flou, ambigu. Quel est son rôle dans la colonisation, par exemple ? Sans leur part d'ombre, les héros de la nation restent des mythes narcissiques juchés sur un piédestal.

J'irai plus loin en disant que les exploits de ces héros servent à oublier les méfaits de certains personnages du passé. Le tour du monde d'Elkano aurait ainsi l'avantage de camoufler les exactions d'autres basques partis conquérir le monde au XVIème siècle. Aussi lorsque j'étais chargé de cours à Paris 8, sachant que je venais du Pays basque, un collègue professeur de Quechua m'apprit avec force détails comment le basque Jose Antonio de Areche écrasa la révolte de Tupac Amaru II et décida d'anéantir la culture Incas.

Voués au rôle exclusif d'accomplir le bien, les basques délégueraient aux autres, de préférence les empires, la tâche ingrate de faire le mal. Autrement dit, rabâcher que Che Guevara ou Elkano sont plus ou moins originaires du Pays basque relève d'un récit folklorique, alors que l'histoire d'une nation l'oblige à regarder toutes les nuances de son passé en face. D'où la justesse du vers de Paul Valéry : "rendre la lumière suppose d'ombre une morne moitié".

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