Léonor de Récondo, de la musique des mots à la mémoire des exilés

Léonor de Récondo est écrivaine et violoniste. Ses romans, sensibles et poétiques, explorent le corps, la condition des femmes, l’identité. Suite aux tragédies de l'Histoire du vingtième siècle, elle fait entendre la voix de ceux qui ont gardé le silence. Par-delà son histoire familiale, son écriture de l'exil résonne pour tous ceux qui l'ont vécu ou la vivent encore aujourd'hui.

Violoniste pendant 15 ans, de 20 à 35 ans, Léonor de Récondo n'a jamais cessé d'écrire en parallèle. Si la parution de son premier livre, La Grâce du cyprès blanc, en 2010, n'a pas changé réellement sa vie, le succès de Rêves oubliés, en 2012, a été suivi d'une vie publique d'écrivaine. Pietra viva et Amours ont été récompensés par un prix littéraire. Bien qu'elle continue à donner des concerts, la littérature définit aujourd'hui sa nouvelle identité.

Paru en août 2025 chez L'Iconoclaste, Marcher dans tes pas a reçu un accueil public et critique unanime. Sa promotion dure depuis un an à travers plus de 50 villes et de nombreux festivals littéraires. Le livre sera publié en poche à partir du mois d'août 2026.

Léonor de Récondo fait le portrait de sa grand-mère et retrace l'histoire de sa famille, basque espagnole, exilée à Hendaye pour fuir la guerre civile et le régime franquiste.

A l'origine de ce livre, il y a la promulgation en 2022 de la loi de mémoire démocratique permettant aux enfants et petits enfants de parents qui en avaient été déchus par le régime franquiste de demander la nationalité espagnole. Léonor de Récondo raconte : "La nationalité espagnole ayant été retirée à ma famille, cette demande a été un geste de réconciliation.Je n'avais pas vraiment de document, donc la littérature était la plus grande preuve, c'était ma vérité. Le justificatif nécessaire pour cette démarche administrative a déclenché l'écriture. Et d'une certaine manière, le livre a mis fin à leurexil."

Écrit au gré de l'avancement des démarches pour obtenir la nationalité espagnole, ce roman construit comme une enquêteentremêle plusieurs perspectives. Si le pronom "tu" s'adresse directement à sa grand-mère, le narrateur omniscient porte une dimension plus universelle. Il s'adresse à toutes les mères, à toutes les femmes, pour rendre hommage à leur résistance durant la guerre. Par ailleurs, la forme poétique s'est imposée face aux difficultés administratives pour obtenir les papiers. Dans son livre, l'évocation poétique abat les temporalités : elle lui permet de reprendre du souffle et de structurer le texte.Léonor de Récondo revient ensuite sur la matière même du récit : "Ma grand-mère étant décédée quand j'avais 10 ans,nous n'avons jamais eu l'occasion de parler ensemble de son exil. Par contre, mon père m'a raconté la journée du 18 août 1936, quand toute la famille passa le pont de Irun à Hendaye, après avoir eu dix minutes pour se décider. Je me suis documentée pour réinscrire tous ces événements dans l'épaisseur historique. J'ai aussi reconstruit la vie de ma grand-mère durant cet étrange exil de proximité à Hendaye. Face à Irun devenu un territoire interdit, je l'imagine regarder depuis la grande plage les bombardements aériens pilonner ses amis, ses voisins de là-bas..."

Si le roman a permis le rapprochement avec sa grand-mère, il a surtout mis au jour une histoire intérieure, partagée avecde nombreux descendants d'exilés espagnols. "L'exil est inhérent à beaucoup de familles. Des gens émus sont venus me dire 'c'est mon histoire'. Pas seulement des Basques ou des républicains, mais aussi des Italiens. Le silence peut être lourd. Comme dans certaines familles on ne parle pas de l'exil, un livre ouvre ce dialogue nécessaire entre les générations."

En outre, le roman s'inscrit dans un climat géopolitique actuel difficile, qui rappelle les années 30 d'alors. Le roman a aussi été pour Léonor de Récondo l'occasion de s'engager sur des questions contemporaines, comme l'accueil des migrants ou le racisme. "L'écriture m'a aussi permis de m'engager, car aujourd'hui les années 1930 résonnent avec la montée de l'extrême droite, le repli sur soi et le retour des frontières. En ce sens, la binationalité est un symbole important par les temps qui courent. Plus généralement, ma question de fond a été de savoir si l'identité dépend de la nationalité. Je me suis demandé qui j'étais vraiment."

Lors de son intervention au collège à Saint-Jean-de-Luz, elle a rencontré des élèves d'Irun qui traversent la frontière et vivent leur trilinguisme quotidien. Les enseignantes de sa génération se souvenaient très bien de la guerre civile qui avait marqué leur famille. Avec les classes, elle a voulu servir de relais de transmission pour les inciter à ne pas oublier, à en parler avec leurs grands-parents, et les sensibiliser aux exilés d'aujourd'hui.

Plus largement, l'écrivaine a rencontré des Basques dans toutes les villes de France où le livre a été présenté, avec une résonance particulière en Corse où la question de la langue comme territoire d'identité est assez proche du Pays basque. Léonor de Récondo rappelle qu'être euskaldun (basque) signifie étymologiquement "celui qui porte la langue". "Si ma famille militait pour l'autonomie du Pays basque, mon père ne m'a jamais parlé basque. Il utilisait cette langue si étrange avec sa mère seulement. À l'âge de 5 ou 6 ans, le mystère de leur langue me fascinait. Le dernier jour de sa vie à la Pitié-Salpêtrière, mon père a parlé basque avec les infirmières... Sa langue maternelle était restée gravée dans le cerveau."

L'écriture du roman a également resserré les liens de Léonor de Récondo avec le Pays basque pour lequel elle a toujours éprouvé une familiarité et une étrangeté. Elle a toujours été intéressée par ses chants, ses lieux, son art particuliers. À chacun de ses séjours au Pays basque, elle ressent des "vibrations particulières". Si son père n'y est jamais revenu, son oncle habitait à Hendaye.

Au théâtre de la Concorde, l'écrivaine a récité fin juin le texte de Marcher dans tes pas, en jouant du violon en alternance. Pour ces représentations, Léonor de Récondo a passé des mois à apprendre le texte de son roman, comme si l'exil, familial et universel, devait être partagé par cœur.

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