La Soule et l'esthétique du Shibumi

Ecrit et situé en Soule, le roman Shibumi de Trevanian est une incitation à vivre pleinement une philosophie japonaise au Pays basque.

En 1979, sous le pseudonyme de Trevanian, Rodney William Whitaker publiait Shibumi, un roman aussi fascinant que son auteur. Ce thriller d’espionnage, où se mêlent philosophie japonaise et culture basque, met en scène Nicholaï Hel, un assassin d’exception. Élevé au Japon, formé aux arts de la guerre et de l’esprit par un maître de go russe, survivant de Nagasaki et ancien prisonnier, Hel incarne le shibumi, notion japonaise définie ainsi dans le roman éponyme : " la recherche de l’esthétisme équilibré ou de la beauté simple et discrète. Cela implique l’idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales… une qualité ineffable".

Pour échapper au matérialisme triomphant des États-Unis, Rodney William Whitaker a choisi de vivre plus de vingt ans dans l’anonymat en Soule, la plus mystérieuse province du Pays basque. "Je préfère la dignité à la richesse ", avait expliqué l'auteur en 1998 lors d’un entretien rarissime, par fax, avec son éditeur Gallmeister. Son rejet radical de l'argentet de la célébrité reflète une critique acerbe de la société matérialiste américaine, où la valeur des citoyens se mesure trop souvent à sa notoriété ou à sa fortune. Pour Rodney William Whitaker, la Soule était bien plus qu’un refuge : un choix de civilisation, un territoire où la modernité n’avait pas encore corrompu les valeurs essentielles. Les paysages bruts de la Soule et la fierté de ses habitants ont constitué le cadre idéal pour incarner le shibumi : une beauté sobre, une force tranquille, une résistance silencieuse aux excès du monde contemporain.

Plus précisément, les canyons et gouffres souletins, par leur austérité minérale, rappellent le shibui, cette esthétique japonaise où la beauté réside dans la retenue et la simplicité. Les immenses réseaux de grottes souterraines, cachés sous des collines en apparence ordinaires, symbolisent l’essence même du shibumi : un trésor dissimulé sous une simplicité trompeuse. Les plateaux pastoraux et la forêt d’Iraty, avec leur silence et leur régularité, évoquent quant à eux le Ma, autrement dit ce vide fécond qui permet l'épanouissement de l’esprit. Enfin, le pastoralisme millénaire, qui a façonné ces terres sans les défigurer, illustre le Shizen, soit l’harmonie naturelle, l’absence de prétention, où l’homme s’efface devant la perfection discrète de la nature.

En Soule, il existe un itinéraire de randonnée pour s’imprégner du Shibumi. De Tardets à Etchebar, en passant par le pic d’Ohry et la forêt d’Iraty, le parcours traverse les lieux chers à Trevanian et à son héros. Au départ du village d’Etchebar, le cœur du roman, la balade traverse la forêt d’Erbexe, monte au pic Bizay d’où la vue embrasse la vallée, avant de redescendre vers le quartier d’Espeldoia. D'ailleurs, ce circuit est l'occasion d'expérimenter la beauté en accord avec les règles de shibumi : pas de panneau touristique, pas de signes fanfaronnants la venue du célèbre auteur, seulement le silence et l’authenticité.

En choisissant la Soule pour l'élévation spirituelle de son héros dans Shibumi, Rodney William Whitaker en a fait une allégorie de sa critique de l’Amérique mercantile. Le roman et la province basque célèbrent une forme de résistance passive, une victoire de l’esprit sur la force brute, de la subtilité sur le spectacle. Parcourir la Soule en suivant les pas de Nicholaï Hel, c'est rejoindre la sagesse par une certaine beauté : " Le shibumi, c’est l’art de vivre avec ce que l’on a, sans désirer ce que l’on n’a pas."

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