Le Pays basque vu par Régis Debray

Grand témoin de la 35e édition du festival Biarritz Amérique latine, Régis Debray retrouve au Pays basque sa pensée du réenracinement.

Un regard extérieur sur le Pays basque peut s'avérer éclairant, surtout quand il s'agit de celui de Régis Debray, compagnon de lutte du «Che» Guevara et l'un des penseurs majeurs de notre temps. Sans être un objet d'étude pour le philosophe, la situation du Pays basque n'en reste pas moins régulièrement convoqué pour illustrer ses analyses sur la transmission et la subordination culturelle à l'hégémonie américaine.

Le Pays basque entre tout d'abord en résonance avec les théories de Régis Debray sur l'impuissance des empires à effacer les identités locales. Sa culture a bien survécu à l'assimilation romaine, aux pressions centralisatrices des royaumes de France et d'Espagne, à la dictature franquiste, et aujourd'hui encore, à l'heure où le progrès technologique et l'unification économique réveillent les nations. Régis Debray souligne ce paradoxe : plus le marché tend à globaliser le monde, àl'uniformiser et à dissoudre les particularismes sous une loi unique, plus les individus éprouvent le besoin de s'enraciner dans une identité concrète. Face à la submersion technique, les communautés historiques s'ancrent au moyen de rituels et de folklore, ce pourquoi les pratiques culturelles ancestrales du Pays basque vont de pair avec sa modernité économique.A l'encontre de ce qui se passe avec la quasi totalité des langues minorisées, la revitalisation de l'Euskara s'avère être l'un des exemples favoris du philosophe pour montrer que l'universel entraîne ce qu'il nomme le "réenracinement". Contre l'anonymat de la globalisation, l'euskara symbolise le refus du langage universel et de la pensée dominante.

Un autre idée centrale de Régis Debray est celle de transmission, autrement dit la capacité de "transporter la culture dans le temps". Au contraire de la communication, instantanée et superficielle, la transmission nécessite des institutions qui rendent possible la continuité d'une culture à travers les changements d'époques. Selon Régis Debray, au Pays basque la transmission de génération en génération a résisté aux structures administratives impériales comme elle résiste aujourd'huià la tentation du marché global. Au quotidien, cette transmission culturelle est assurée par les institutions, les rituelsfestifs, les ikastolas et la richesse du tissu associatif (clubs de pelote, écoles de bertsolaris, sociétés gastronomiques, etc...). Le processus exige l'engagement de la communauté et repose sur le primat du collectif : l'individu reçoit un héritage des anciens avec le devoir moral de le léguer aux enfants. Le penseur analyse aussi l'importance d'une dimension sacrée et d'invariants historiques. Parmi d'autres, l'Arbre de Guernica constitue un point fixe indispensable à la cohésion d'un peuple, nécessaire à la mémoire nationale.

En somme, la situation du Pays basque incarne de façon exemplaire plusieurs thèses de Régis Debray sur la persistance des identités locales face à l'uniformisation que porte la mondialisation. Bien que les sept provinces soient traversées par une frontière d'État, il en existe une autre, invisible, linguistique et culturelle, capable de maintenir l'unité du Pays basque. Dans Eloge des Frontières, Régis Debray reconnaît un besoin archaïque des êtres humains de s'identifier à un territoire, car toute communauté se définit par un « dedans » et un « dehors ». D'où son affirmation célèbre : "Un peuple, c’est une population, des contours et des conteurs". A ses yeux, les Basques continuent de se transmettre les leurs.

Précédent
Précédent

Eloge des couturières

Suivant
Suivant

Conscience des marionnettes