Eloge de la folie par temps d'épidémie
Avec la cinquième vague de Covid, une nouvelle litanie d'annulation de fêtes dévoile leur rôle indispensable à l'équilibre de nos vies
Après la restriction des contacts et l'ambiance sous cloche du 31 décembre, l'épidémie de Covid continue de jouer les troubles fêtes avec la suppression à Donostia de la Tamborrada pour la deuxième année consécutive. Cette manifestation populaire rassemble d'habitude 20.000 donostiars costumés aux sons des tambours et au rythme des défilés, mais avec la triste ère de la Covid, le Pays basque est en sourdine : on entend moins le petit peuple danser et chanter des deux côtés des Pyrénées. Voilà pourquoi je tiens à rendre hommage à la nature des fêtes dont l'absence prolongée entraine le malaise individuel et un certain défilochage du tissu social.
Chacun a déjà pu ressentir que les fêtes brisent la monotonie du temps, vu que sans elles tous les jours se ressemblent. La sobriété contrainte depuis des mois entraine l'explosion de l'anxiété. Cette leçon inédite de continence ressemble plutôt à une leçon de ténèbres où chacun reconnait qu'une certaine dose d'excès est indispensable à la bonne santé mentale. Avec nos habitudes dénaturées par l'épidémie, des vies à basse fréquence, la population devient irritable, triste, impatiente, d'où l'actualité des paroles d'Horace : Mêle à la sagesse un grain de folie ; il est bon quelquefois d'oublier la sagesse. Nul besoin de CBD quand la fête permet de libérer une sécrétion d’endorphine et de dopamine favorable à l'équilibre psychologique. A force de tourner en rond dans une banalité quotidienne enrichie de nos multiples écrans, nous éprouvons le besoin d'une célébration de la vie par la fête. Cet oubli momentané des règles et les tourbillons festifs qui répondent à nos pulsions de vie évacuent le surplus d'énergie. La fête répond au goût de la transe, à ce désir d'épuiser nos forces. Comme une part de la population refoule avec difficulté ces habituelles effusions, la violence se répand à mesure que la fête disparaît. Celle-ci est indispensable tant qu'un peuple d'ascètes n'existe pas. Qui pourrait se contenter de vivre longtemps dans le carcan aménagé pour les mesures sanitaires ? Les manifestations d'antivax ne sont-elles pas le retour du refoulé de la fête pour autant qu'il est question d'occuper la place publique et d'évacuer l'accumulation de stress ?
Par ailleurs, la dimension collective permet de nouer une relation saine avec les autres citoyens. Dans ce temps suspendu où nous nous rencontrons sous un autre jour, la fête donne l'occasion de briser l'identité professionnelle et familiale plus figées. Plus précisément, la vie sociale repose sur des cérémonies capables de rassembler le plus grand nombre de citoyens autour d'un thème qui fait l'unanimité : le plaisir de vivre ensemble, de participer aux mêmes attentes et d'avoir des souvenirs à partager. Dire que l'ambiance festive nous met sur une même longueur d'onde, c'est aussi reconnaitre qu'un pays sans fête perd vite le goût de la vie collective. Elle fait ressentir l'identité partagée d'un espace commun et intègre tous les participants. La vie publique réduite au cercle de la vie privée correspond à l'individualisme des sociétés démocratiques tant décrié par Tocqueville quand il risque de mener au despotisme. Si la fête scelle un lien social plus fraternel, son absence peut être suivi par la montée en puissance de la division sociale et de la haine.
Ce matin, en venant écrire ma chronique au café Viriginia d'Irun, j'ai croisé quatre musiciens qui jouaient mains nues et réchauffaient l'atmosphère glacial de ce dimanche avec des airs de fêtes. Dans cette étrange époque où la plus joyeuse dérobade à la tristesse semble avoir été confisquée, la rencontre avec la txaranga m'a fait pressentir que cet hiver sera plus long au Pays basque.