Mauvais ange des basques
La première réédition intégrale et actualisée du "Tableau de l'inconstance des mauvais anges et des démons", la célèbre oeuvre de Pierre de Lancre, par l'éditeur Pédelahore, est un événement culturel majeur attendu pour le mois de juin.
Pierre de Lancre est connu pour la cruelle chasse aux sorcières qu'il mena dans la province basque du Labourd en 1609 : elle se solda par une soixantaine d'exécutions. L'an dernier, cet épisode historique a été popularisé par Les Sorcières d'Akelarre de Pablo Aguëro. Certains dialogues du film au beau succès critique proviennent justement du Tableau de l'inconstance.
Docteur en anthropologie et science des religions, Philippe de Laborde Pédelahore a longtemps étudié la somme de Pierre de Lancre avant d'en établir la réédition en deux tomes et de l'adapter en français actuel. A ce jour, les autres réimpressions restent partielles. Et si l'intégralité du texte est accessible sur Gallica, elle est devenue incompréhensible, sauf pour quelques spécialistes.
Le tome 1 de la réédition correspond au livre que Pierre de Lancre a complété en 1613, après le succès de sa première édition, et aussi par crainte des comptes politiques à rendre. Le second tome reprend les "Livres" rajoutés par l'auteur afin de justifier ses exactions commises. Nous entrons ainsi de plein pied dans le "secret de l'instruction" de ces terribles procès faits à une population menacée du bûcher.
Ce Tableau de l'inconstance est avant tout un monument en matière de démonologie et de sorcellerie. Face au diable, le juge veut établir une doctrine solide de la sorcellerie à partir de l'expérience de ses procès. En se penchant sur les entités du mal omniprésentes au Pays basque, il s'en tient à l'explication des faits. Il donne la parole aux sorciers pour expliquer ce que les inquisiteurs et autres juges taisent. Ses thèses s'appuient sur des arguments obsessionnels pour expliquer les "âmes pernicieuses" ou justifier la torture. L'originalité de l'oeuvre tient plus encore à la fascination de son auteur pour le Sabbat qu'il désire comprendre au point de le faire "rejouer" par de prétendues sorcières. Il l'imagine partout, des plaines aux coeurs des églises basques. Pierre de Lancre a de fait répandu le mythe du Sabbat en Europe.
De plus, Le tableau est un véritable récit de voyage dans cette contrée où se trouvent plus de sorciers que dans tout le royaume. La sorcellerie collective serait due à la culture des basques. Infidèles au royaume, entre mer et montagne, parlant un code compris des démons, peuple de marins dont les femmes sont seules et libres la moitié de l'année, les labourdins partagent l'inconstance du diable. Les femmes exécutées ne sont que des mangeuses de pommes, symbole du mal.
En outre, Le Tableau fait entrer la sorcellerie en littérature. Le style et la qualité du texte tiennent au plaisir de raconter. Le spectacle du Sabbat est un drame, et ses descriptions frôlent le délire poétique. Entre récit et fiction, le texte reflète plus encore la libido de son auteur. Par souci d'exhaustivité, celui-ci ne nous épargne rien, notamment de ces relations sexuelles avec le diable qui présagent l'oeuvre limite de Sade.
Ce livre montre donc à quel point la vaste culture d'un humaniste dévoyé justifie la cruauté. La volonté moderne de savoir mêlée au désir de domination aboutit aux pires exactions. Et si les recherches de Mengele étaient une horrible réplique du Tableau de l'inconstance ?