Déclarer l'amour des langues

Les éditions Zortziko publient PROPOSITION POUR UNE DÉCLARATION SUR LES DEVOIRS ENVERS LES LANGUES ET LE LANGAGE d'Henri Meschonnic. Ce texte majeur défend une approche éthique des langues en faveur d'une démocratie plus authentique.

Présentée en 2006 au forom des langues de Toulouse, la Proposition pour une déclaration sur les devoirs envers les langues et le langage d'Henri Meschonnic soutient la liberté de vivre et de penser. Disparu en 2009, ce professeur de linguistique, traducteur de la Bible, essayiste et toujours poète, a refusé sans cesse d'abandonner les langues aux spécialistes. Les 30 articles de sa proposition sont un complément attendu à la Déclaration Universelle des droits de l'homme.

En affirmant de prime abord que toutes les langues naissent et demeurent libres et égales entre elles, Henri Meschonnic va à l'encontre des préjugés véhiculés par les états centralisateurs. Le poète constate l'égalité des langues à partir du fait qu'elles sont toutes suffisantes pour dire ce que les gens ont à dire. Les langues s'adaptent à l'époque, comme l'hébreu dont le vocabulaire embrasse le monde technique contemporain. L'inégalité des langues repose sur une affaire politique entre les nations : elles ne disparaissent pas comme les êtres vivants, mais sont historiquement effacées par un pouvoir extérieur.

Plus encore, selon Meschonnic, ce n'est pas l'hégémonie de telle ou telle langue qui pose problème, mais la mauvaise connaissance du langage. En ce sens, le principal danger consiste à prendre la communication pour le langage. Meschonnic réaffirme que les langues sont là pour vivre et transformer la vie. C'est en cela qu'elles demeurent irréductibles à la fonction de dire. Il faut reconnaître que les langues sont le résultat de l'histoire spécifique d'une collectivité. A l'opposé d'une approche linguistique structurelle, chaque langue provient d'une somme de discours, puisqu'elle n'est rien en dehors de ceux qui la pratiquent. Ainsi Meschonnic se réfère à Humboldt pour qui une langue est constitutive du rapport au monde de chaque être humain. Une telle approche va à l'encontre de la régionalisation actuelle des savoirs qui empêche d'apprécier les dimensions politique et éthique du langage.

La mise en valeur du plurilinguisme correspond à l'idée forte du poète selon laquelle toute identité renvoie à l'altérité. Même au sein d'un état, d'une nation, l'unité s'enrichit et vit grâce à la pluralité. Seule l'interaction entre les langues permet de soutenir la diversité et d'échapper à l'enfermement du monolinguisme. Si l'on admet qu'une démocratie authentique tient au rapport entre l'éthique et la politique, Meschonnic tient à préciser que cette relation passe à travers le langage.

Les éditions Zortziko ont réuni plusieurs articles et des lettres de Meschonnic. Les échanges avec Claude Sicre qui a crée le Forom des langues donnent les tenants et les aboutissants de ce texte issu de plusieurs années de réflexions communes. Dans L'Appel à la traduction en 1000 langues de la proposition, Claude Sicre revient sur la genèse de ce texte qu'il avait invité le poète à rédiger. On découvre aussi leur discussion concernant le projet que toutes les langues-cultures de France soient reconnues nationales au lieu d'être cloisonnées dans une région d'origine.

Au final, le bref texte d'Henri Meschonnic constitue un viatique pour la défense du plurilinguisme. Bref et intense comme un testament, sa Proposition réanime le rapport au langage et à notre humanité.

Editions Zortziko. 90 pages. 10€.

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