L'art excessif des feux d'artifice

Si la fascination pour les feux d'artifice tient à leur valeur esthétique indéniable, il semble néanmoins difficile de hiérarchiser les spectacles pyrotechniques et de les considérer comme un art à part entière. En ce mois d'août, pour la soixantième édition du Concours International de Feux d’Artifice de Donostia, les huit équipes européennes qui ont assuré chaque soir le spectacle à tour de rôle avaient déjà été récompensées, posant ainsi la question de savoir quels critères objectifs permettent d'évaluer l'art des feux d'artifices.

A l'instar des autres arts, le jury de Donostia est amené à prendre en compte la qualité technique des oeuvres d'une part, d'autre part l'originalité de leur réalisation. La pyrotechnie est en effet une science, celle de la combustion des matériaux, dont on peut juger les effets. Mais l'origine guerrière d'un spectacle voué aux fêtes nationales et aux célébrations officielles escamote souvent sa dimension artistique. Selon l'histoire, les premiers spectacles dans la Chine du Xième siècle utilisaient la poudre noire indifféremment pour la guerre et les fêtes. Bien plus tard, la chimie industrielle et pyrotechnique va connaitre de nouveaux progrès lors des guerres mondiales. Aussi, proche d'un bombardement aérien, la peur due au vacarme des explosions constitue le plaisir pris à un spectacle qui tient le danger à distance.

Loin des champs de bataille, les feux d'artifice réalisent des paysages de lumières en perpétuels mouvements pour l'ivresse des yeux et des autres sens. Comme si l'art des explosions embrassait les règles d'un discours poétique, les artificiers cherchent à surprendre le public par l'enchaînement de scènes admirables jusqu'au dénouement. Cet art totale s'avère créatif dans la mise en scène, la surprise des effets, l'harmonie des couleurs, la variété des formes et du rythme. En vérité, rares sont les arts capables de produire autant d'émotions et des moments aussi intenses. C'est pourquoi il revient au jury de noter la progression du spectacle avec ses moments d'épilepsie et de calme pour captiver l'attention du public durant le temps imparti. Cette année à Donostia, le jury a officiellement valorisé la prestation "pleine de rythme, de couleur et de tradition" de Pirotecnia Valenciana qui a remporté le concours pour la troisième année consécutive.

En quelque sorte, le spectacle pyrotechnique constitue l'art suprême de l'impermanence, puisque tout part en fumée après l'enchainement survolté d'apparitions et de disparitions. Art de l'éphémère, le feu d'artifice présente une création à partir de la destruction. La beauté de ses lumières et sa violence proche de la guerre célèbrent l'excès de la vie.

Rien d'étonnant à ce que des artistes pratiquent les feux d'artifice, comme d'autres la vidéo ou la sculpture. Le chinois Cai Guo-Qiang est célèbre pour son oeuvre réalisée lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Ses explosions de formes et de couleurs sont de véritables tableaux non figuratifs. Et comme le feu d'artifice ne représente que lui-même, il est un art abstrait par excellence. Enfin, à l'image de la société de surconsommation, le spectacle pyrotechnique exalte le gaspillage. C'est l'art de la dépense dans l'instant pour l'instant, offert aux photos souvenirs pour Instagram ou Tik-tok. Comme les artificiers présentent une surenchère de moyens pour satisfaire nos attentes démesurées, l'art du feu d'artifice est condamné à être excessif.

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