Les voyages forment les européens

Loin des institutions, de la subtilité des règlements ou de la paperasserie administrative, les voyages dans d'autres pays de l'union européenne constituent sans doute la meilleure opportunité de vivre dans une communauté réelle et incarnée. Il suffit pour cela de ne pas aborder l'étranger comme des parcs d'attractions et de reconnaitre plutôt que ces pays forment une partie constitutive de notre identité.

D'ailleurs cette pratique du séjour nécessaire en Europe prend racine dans le développement de la modernité et des humanités. Ainsi le Grand Tour effectué par les jeunes hommes de l'aristocratie à travers l'Europe connut son apogée au 18ème siècle. A l'époque il s'agissait de parfaire son éducation, artistique avant tout, à travers l'Italie et d'autres pays qui permettaient l'acquisition de la culture humaniste incontournable pour envisager de grandes carrières. La prise de contact avec différentes sociétés européennes sensibilisait le voyageur à son appartenance à un vaste territoire culturel. La démocratisation actuelle des voyages permet à un nombre toujours plus grand de citoyens de visiter l'Europe, surtout quand cela s'avère parfois moins onéreux que de séjourner dans certaines régions touristiques du pays d'appartenance.

L'attachement émotionnel des citoyens à l'Europe suppose certainement d'en vivre la proximité, sinon il y aura des Européens partout, et l'union Européenne nulle part. Autrement dit, si les connaissances scolaires remplissent bien un rôle éducatif fondamental, le sentiment européen tient davantage à une expérience de proximité où chaque citoyen se retrouvera dans une longue histoire commune, faite de conflits et d'inter-dépendance. Nous avons l'union européenne administrative et maintenant il faut faire les européens en chair et en os, avec des échanges qui ne se réduisent pas à des calculs économiques ou à une somme de projections abstraites et incertaines sur notre avenir partagé. Tels sont l'objectif et la force du programme Erasmus qui permet de faire vivre une nouvelle citoyenneté trans-nationale aux étudiants qui éprouvent alors un sentiment identitaire européen. Cette familiarité acquise au cours des études mérite d'être poursuivie en période de vacances. Par ailleurs, sans partir en voyage, tout citoyen européen aura durant l'été l'occasion d’accueillir et de rencontrer d'autres ressortissants de l'Union.

Comment éprouver la proximité entre les diverses cultures qui composent l'union européenne sans avoir séjourné auprès de ses citoyens et fait la connaissance de leurs modes de vie ? Pour que l'union européenne ne reste pas un vaste marché et un désert d'âmes, une idéologie humaniste dépassée par le nouveau cours protectionniste de l'histoire, une machine imposée par des intérêts financiers, la formation concrète de l'Europe suppose que chacun se l'approprie personnellement. Chaque citoyen issu d'une nation européenne définie, voire de plusieurs, suivant son ascendance familiale, prend vite conscience de l'apport majeur des autres cultures dans l'édification de sa vision du monde et de ses attentes pour l'avenir.

Il ne faut pas attendre la menace impérialiste de Poutine ou la probable réélection de Trump pour défendre nos valeurs démocratiques en danger. Dans cette période sociale en surchauffe, où la peur de l'autre domine avec des nationalismes béats, les rencontres estivales restent l'opportunité de nouvelles amitiés qui permettent de se sentir aussi proches d'un allemand que de sa voisine de pallier.

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