Victimisation basque
La volonté d'être reconnue comme une victime de l'histoire permet d'engranger des bénéfices moraux et politiques, mais la face cachée de cette démarche s'avère maléfique.
Deuxième effet pervers, ce regard porté sur l'histoire basque peut se transformer en une sorte de narcissisme victimaire.Ainsi à force de revenir sur certains traumatismes collectifs avérés, un ami voit notre passé à travers la perspective exclusive d'une lointaine malédiction écrite par des défaites et la soumission. Il s'en vante presque et se croit à part, alors que tous les doigts de l'Hexagone qui ne parlaient pas la langue imposée par l'état ont reçu des coups de règle. Au hasard, la Vendée, le Pays Cathare, la Bourgogne ont payé au cours de ces longs siècles d'histoire un tribu sanglant au pouvoir centralisateur.
Parfois la tentation est grande de jouer la carte de la victimisation pour faire entendre ses propres revendications. Cette stratégie de la plainte vise deux bénéfices : générer la solidarité en attirant l'attention sur nos malheurs, et justifier nos actions, car la victime sacrée a toujours raison.
De fait, un tableau valant mieux qu'un long discours, je renvoie à Guernica de Picasso, omniprésent dans les représentations publiques basques, et sans lequel le monde aurait oublié le bombardement d'avril 1937 comme il en a oublié d'autres, beaucoup plus meurtriers. Peu importe que l'oeuvre répondait à une commande pour le pavillon espagnol de l'exposition universelle de Paris en 1937 ou que le taureau sur la toile symbolise l'Espagne appelant les démocraties à l'aide, réalisée afin de dénoncer toutes les horreurs de la guerre, il arrive que l'oeuvre en soit réduite à symboliser la souffrance du peuple basque. Certains nationalistes l'admirent tel le flambeau de notre mémoire collective, un peu à l'instar des images de la crucifixion pour les chrétiens. Si le Christ se relève du royaume des morts après trois jours, de même le Pays Basque sera un jour ou l'autre indépendant. Après ce massacre, l'indépendance relève de la juste réparation historique.
Mais endosser la posture de la victime risque de faire oublier le malheur des autres, à savoir par exemple qu'avec ou sans bombardement toutes les régions d'Espagne furent écrasées par le franquisme. De fait chaque communauté a ses martyrs.
Deuxième effet pervers, ce regard porté sur l'histoire basque devient une sorte de narcissisme victimaire. Ainsi une élève de Seaska me raconta avec des trémolos dans la voix l'exil de sa famille durant la guerre d'Espagne, plus de 60 ans avant sa naissance. Même Manuel Walls dont l'histoire familiale fut très certainement la même montre plus de pudeur. Autre exemple, tous les doigts de l'Hexagone qui ne parlaient pas la langue imposée par l'état ont reçu des coups de règle. Au hasard, la Vendée, le fameux Pays Cathare, la Bourgogne ont payé au long de ces longs siècles d'histoire un tribu sanglantau pouvoir centralisateur.
Autre effet pervers de la victimisation : l'aura de la victime exonère de faire le mal en immunisant un peuple. En quelque sorte, la sacralisation des victimes par les démocraties occidentales permet, de manière consciente ou non, de blâmer l'autre de tous nos malheurs. Après avoir subi une violence injuste et avérée, alors nos obstacles et impuissances s'expliquent fatalement grâce à des ennemis appropriés, venus de l'extérieur. La rhétorique de la victimisation s'enferme dans une perspective revancharde.
Enfin la victimisation constitue un jeu pervers à partir du moment où l'on utilise le malheur des autres pour légitimer nos revendications. La stratégie consiste à marcher à côté des injustices notoires pour s'identifier à elles, d'où le soutien inconditionnel avec toutes les misères du monde, et notamment celles du peuple palestinien. La tentation victimaire exprime peut-être la culpabilité refoulée de ceux qui habitent une destination touristique privilégiée entre mer et montagne, avec l'une des plus grandes concentrations d'étoiles Michelin au monde. Pas vraiment la Palestine. Après avoir agité les oriflammes de tous les damnés de la terre, certains reviennent soulagés dans leur maison de poupée, convaincus d'avoir rempli leur devoir moral. Or, un tel sentiment s'avère être notre pire ennemi intérieur dès lors qu'il nous fait oublier l'aphorisme de Pascal : qui veut faire l'ange fait la bête. A force de se voir du bon côté de l'histoire, on ne ressent plus vraiment l'exigence de l'être. A partir de là, nous encourons le risque de devenir mauvais.