Nos racines idéales
Les racines qui rendent possible l'évolution de chacun à partir d'une culture et de valeurs communes contribuent aussi à l'expression de notre personnalité singulière.
Face à la standardisation des modes de vie, l'individu balloté par les secousses du monde recherche un ancrage dans l'espace et le temps. Il espère trouver dans les traditions d'une communauté les réponses à ces questions inévitables : d'où venons-nous, qui sommes-nous, où allons-nous ? Dans un monde en crise où le poids du passé prévaut sur les incertitudes du présent, le retour aux sources risque de nous plonger dans le mensonge de la pureté des origines et du mythe national. Si le constat de Zygmunt Bauman à propos de la vie moderne devenue liquide est juste, alors l'exaltation des racines tient à la nostalgie du sol ferme. Nous regardons d'où nous venons car on ne sait plus où l'on va. Censées structurer notre présence au monde à partir d'une nature inexorable, les racines définissent un idéal à conserver, le chemin à suivre. Cette attitude fait obstacle à l'affirmation de soi et au processus d'individualisation. Considérer que nos racines sont essentielles entrainerait la chosification de l'individu satisfait d'obtenir son identité clef en main.
De fait, l'attachement aux racines peut être dû à la peur de disparaître sous le poids des états dominants. Dans l'essai En faisant, en trouvant, Eugène Green reconnaît que les poètes basques et catalans du XXième siècle ont souligné la tradition de leur langue condamnée à lutter pour survivre, alors que les poètes des états forts créaient contre les formes poétiques héritées du passé.
Plus encore, la responsabilité de l'individu à l'égard de ses racines est susceptible d'entrainer un sentiment fort de culpabilité. Milan Kundera constate que l'esprit critique des écrivains issus de petits états est souvent perçu comme une trahison lorsqu'il n'est pas au service de la reconnaissance de la patrie. En quelque sorte, l'attachement à des racines uniques limiterait l'expression de la singularité individuelle. Or, si les racines sont une composante fondamentale des végétaux qui permettent de les fixer au sol et d'y puiser les éléments nutritifs, nous pouvons reconnaitre leur pluralité et accepter leur multiplicité. Contre l'identité absolue, Edouard Glissant affirme que nous devenons nous-mêmes en composant avec les autres. Chaque identité résulte des relations parce que l'origine de l'individu n'est pas unique, intouchable et définitive, mais ouverte sur les autres qui le nourrissent continuellement. L'individu reconnaît alors les éléments hétérogènes qui constituent son histoire singulière. Chacun se réalise à partir de ces racines adventives qui le relient à différentes sources culturelles.
Pour le dire autrement, les racines n'empêchent pas l'individu d'aller chercher ailleurs ces autres manières d'être quiinsufflent une vitalité nouvelle à sa quête existentielle. Telle est la leçon de Victor Segalen qui s'imprégna d'autres cultures pour en faire usage et affirmer sa personnalité à travers ses voyages. Sa relation intime avec les cultures de Polynésie et plus encore avec la Chine confortent l'identité cosmopolite du poète. L'ouverture aux autres et la reconnaissance que nos racines sont perméables aux influences montre l'importance de savoir où l'on va plutôt que de savoir d'où l'on vient. Dans ces conditions, l'épanouissement de individu n'est plus donnée une fois pour toute puisqu'il n'a de cesse d'évoluer. En s'adonnant aux rencontres et aux enracinements successifs, l'individu ne se contente plus de réaliser le programme d'une culture inexorable. Loin des origines exclusives du nationalisme, l'individu s'épanouit à la confluence de multiples racines qui le relient à la pluralité du monde. Et si, comme l'écrit Machado, le chemin se fait en marchant, alors il revient à chacun d'inventer ses racines pour devenir lui-même.