Invasion de l'espace

Une semaine de novembre aura suffit pour que l'artiste de rue Invader réalise une subtile métamorphose de notre paysage urbain en posant 60 mosaïques sur les murs du BAB.

L'invasion a commencé dans la nuit du 7 au 8 novembre à Biarritz, et durant une semaine, l'artiste de rue Invader a posé l'équivalent de 60 fois 150 carreaux de faïence sur les murs du BAB. Des passionnés ont tourné toutes les nuits en voiture afin de rencontrer l'artiste clandestin, mais personne ne la prit sur le fait. Les brigades de police n'ont pu empêcher l'apparition de ces mosaïques immédiatement reconnaissables. Depuis 1996, c'est une invasion à l'échelle planétaire, car l'artiste a déjà pixelisé le célèbre jeu vidéo sur les murs de 170 métropoles internationales avant ceux du pays basque.

Ses oeuvres qui fuient d'une ville à l'autre font penser à la composition musicale de Bach. Toutes les pièces sont en effet uniques et résonnent avec l'esprit du lieu. Ainsi les oeuvres réalisées dans le BAB et quelques villes proches renvoient aux couleurs de l'Ikurrina, aux activités balnéaires de la côte, et de manière générale à de nombreux symboles culturels basques. Le côté vintage et sympathique de ces pixels rappelle les années 1980 et porte certains messages, comme la nageoire dorsale d'une baleine sur la façade du Miramar, étroitement lié à l'histoire de Biarritz et clin d'oeil à Paul Watson, libéré depuis. Le principe opératoire exige une maturation artistique pour que la magie opère avec la matière, les couleurs, les supports choisis.

Invader donne un nouveau souffle aux murs, un supplément d'âme. Par ses mosaïques, l'artiste restitue l'espace à la population qui s'approprie les oeuvres à sa manière. Voilà pourquoi les mosaïques d'Invader restent aimables et lumineuses comme des sourires d'inconnus. En quelque sorte, cette invasion de l'espace publique réenchante la ville.L'artiste de rue invite tout le monde à retrouver ses yeux d'enfants, exaltés par la joie simple d'être là.

Après son intervention, des oeuvres ont été arrachées par des collectionneurs rue des Cordeliers, à Bayonne, ou bien nettoyées à Anglet par un agent de la municipalité zélé, ou encore taguée au spray noir par un habitant mécontent de Guéthary. Pour cette dernière, une famille de Paris a fait l'aller retour afin de restaurer la pièce dégradée. Car une véritable société secrète s'agite après chaque intervention, et face au vandalisme, des ambassadeurs ont à charge de refaire à l'identique les oeuvres vandalisées. Plus généralement, à travers le monde ses fans sont plusieurs centaines de milliers à "faire la chasse aux oeuvres" dans l'application où ils accumulent des points à mesure qu'ils les flashent, sans aucun gain.

Cette redéfinition de l'espace échappe aux principes du capitalisme. C'est un retour au jeu. Contre les murs voués à la grisaille ou à la publicité, Invader convie le badaud à marcher la tête haute dans un monde qui a retrouvé des couleurs. Est-ce le BAB qui fait partie de l'espace d'Invader ou l'invasion de l'espace qui fait partie du BAB ? Voilà une difficile question de foi. Certes, des propriétaires de bâtiments s'offusquent de ce "vandalisme", mais ils ignorent peut-être que de nombreuses municipalités protègent les mosaïques des voleurs ou du puritanisme citadin. Cette manne artistique va attirer un nouveau public sur plusieurs années à venir. Il y aura certainement des plans du BAB pour indiquer où sont les oeuvres et dans quel état. Leur présence renforce notamment Bayonne en tant que ville de référence internationale pour le Street-art.

Si personne ne sait pourquoi Invader est intervenu au Pays Basque, un chiffre rond ne trompe pas : avec 60 pièces, le BAB dispose aujourd'hui du plus grand nombre d'Invaders par habitants de la planète. Pouvait-on imaginer plus belle preuve d'amour ? Milesker Invader pour cette exposition gratuite et permanente.

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