Quand l’IA joue les artistes
L'oeuvre immersive de Refik Anadol présentée au musée Guggenheim de Bilbao montre les limites créatives de l'intelligence artificielle.
Pour son nouveau cycle d'exposition dénommé In Situ, le Guggenheim dispose d'une salle circulaire haute de 15 mètres dans laquelle l'artiste turco-américain Refik Anadol a réalisé son oeuvre immersive avec l'intelligence artificielle. Refik Anadol a mis au point un modèle d’intelligence artificielle baptisé Large Architecture Model qui s’appuie sur des archives de Franck Gehry, l’architecte du Guggenheim, traitées comme des données, afin de les fusionner pour aboutir à l'oeuvre intitulée Living Architecture, un spectacle éblouissant qui donne aussi l'occasion de réfléchir aux origines de la créativité.
En effet, la projection d'anamorphoses incessantes plonge le public dans un univers de sons, de couleurs et de mouvements susceptibles de donner le mal de mer artistique. Un tel tsunami d'images nous situe entre le rêve, le délire et la contemplation de la beauté. La conscience, incapable de saisir une quantité aussi importante de métamorphoses, reste hypnotisée jusqu'au vertige. Certes, Refik Anadol considère que l'IA est un élément clef de la créativité contemporaine, à l'instar des caméras et des écrans pour l'art vidéo dans les années 1960, mais devant cette oeuvre immersive, les questions sont multiples. Si le pari technologique est parfaitement tenu par Refik Anadol, le dépassement de la sensibilité humaine est-elle le but d'une oeuvre d'art ? Dans quelle mesure la création assistée par l'IA permet-elle d'augmenter la créativité ? Si l'IA a généré un spectacle fascinant, s'agit-il néanmoins d'une oeuvre capable d'interroger notre relation au temps, à la vie, à la mort ?
A voir autour de moi les gens porter sur Living Architecture le même regard que pour les films projetés à la géode à Paris, ou plus encore sur l'écran de leurs portables, j'ai eu un doute. Refik Anadol ne sort pas le visiteur du quotidien pour le plonger dans la profondeur du réel, il se contente de subjuguer sa sensibilité par le charme d'une technologie toute puissante. Par ailleurs, il n'y a pas plus de créativité dans l'IA qu'il n'y a d'intelligence artificielle. Les IA sont uniquement génératives puisqu'elles traitent les masses de données en réponse à des instructions humaines. Sans jamais être orienté par la recherche d'émotion singulière, ce calcul aveugle d'informations astronomiques parvient à l'illusion de l'art.L'incapacité de l'IA pour ressentir des émotions s'avère être rédhibitoire pour en faire naître chez le spectateur.
Restons optimiste cependant, et parions que l'IA constituera un moteur essentiel de la création à venir. A chaque innovation technique, les artistes ont réussi à trouver une solution créative, à savoir une manière inattendue de produire de nouvelles oeuvres et de régénérer ainsi l'art. Par exemple, la photographie a libéré les peintres du travail sur le motif et entrainé les révolutions picturales de la seconde moitié du 19ème siècle. Aujourd'hui, l'IA permet de définir en creux ce qu'est l'art, à savoir tout ce que l'IA ne peut pas faire, mais dans quelques mois, années ou décennies, ce médium entrainera une énième révolution artistique, dont les prémices sont déjà visibles à Bilbo. Il est encore trop tôt pour savoir comment les artistes vont se positionner face à l'IA et bifurquer sur les chemins de la création. Une fois de plus le Musée Guggenheim ouvre l'éventail de l'art au plus large public, et nul doute que cet incroyable cycle d'images générées avec l'IA est un sujet d'intérêt artistique majeur pour la saison estivale.