Célébrer la vie avec Lydie Arickx
Sculptrice et peintre, Lydie Arickx m'a reçu dans sa propriété des Landes, où se trouvent aussi l'atelier et le musée de ses oeuvres. En ce début de mois de mai capricieux, les portes vitrées du salon offrent le spectacle fascinant de la pluie qui tombe sur le lac artificiel, au milieu d'un vaste parc arboré. Lydie Arickx ne s'arrête jamais de sourire et de créer, si bien qu'au milieu de la conversation elle prend la photo d'un étrange reflet sur la table. Elle vit en marge d'un Pays basque, à ses yeux trop pittoresque : "Le Pays basque n'est pas un lieu pour vivre. C'est un endroit trop touristique, qui fait l'unanimité. Comme en Toscane, il n'y a rien à gommer. Tout semble parfait. " Elle reconnaît une préférence pour le piémont de la Soule, plus en retrait, plus discret. Quoi qu'il en soit, dans le sud des Landes, Lydie Arickx crée sans arrêt avec joie, et quand elle ne réalise pas d'oeuvres plastique, l'artiste pratique la marche qui lui inspire aussi l'écriture de récits et de romans.
A propos de sa récente exposition au Centre d'Art contemporain d'Anglet qui a cumulé près de 10 000 visites durant l'hiver, Lydie Arickx évoque avant tout une relation magnifique avec le public encouragé à venir par un bouche à oreille formidable : "Pendant trois mois, ce fut une incessante jubilation. J'ai fait des rencontres magiques avec des personnes qui m'ont transmis leur joie durant leur visite et les ateliers que j'animais. Je suis aussi très reconnaissante aux médiatrices Hanni et Léa qui ont diffusé l'aura de l'expo en rentrant dans la texture sensible des oeuvres." De plus, cette première exposition dans sa région a permis à l'artiste de renouer un lien avec d'anciennes connaissances. Car, si Lydie Arickx est née près de Paris en 1954, elle a vécu sa petite enfance dans les Landes, avant de passer son adolescence à Anglet et Bayonne où elle se rendait au collège Marracq à vélo, un de ses meilleurs souvenirs.
Loin d'un art contemporain académique et composé, Lydie Arickx envisage ses oeuvres spontanées sur le modèle d'une quête amoureuse. Plus précisément, elle affirme que l'art renvoie à une sorte d'instinct bestial, de gloutonnerie liée à la vie, à quelque chose d'orgasmique et de compulsif qu'elle désire absolument partager. Lydie Arickx considère sa vie comme un défi depuis la naissance, puisqu'avec 22 centimètres pour 1,6 kilo, celle dont le venue est due par ailleurs à "un accident" a bien failli ne pas venir au monde, et c'est pourquoi sa créativité artistique constitue un continuel hommage à la vie. Sans plan de carrière, Lydie Arickx s'abandonne aux jours parce que la création constitue une possibilité d'accoucher indéfiniment de soi-même. Par la même occasion, on comprend mieux sa passion pour les sciences de la nature, lorsqu'elle se rendait notamment à la faculté de médecine pour y étudier l'anatomie au plus près, en travaillant des heures entières, seule dans une salle avec des cadavres. Rien de morbide : l'artiste se remplit de vie et la mort fait partie de la boucle du vivant. Lydie Arickx tient à coeur que la création consiste à exister et à ne jamais cesser de mettre en question la notion d'existence. "Rien n'est établi. A chaque oeuvre, je m'engage à faire du nouveau, avec d'autres techniques, des moyens différents pour des expérimentations. Ma sculpture L'homme qui marche incarne le mouvement en équilibre, le fait que chaque pas évite la chute." Ce refus catégorique de la répétition signifie que l'art doit toujours être une prise de risque. Ainsi, pour celle qui dessine avec passion depuis l'enfance, il s'agit de modeler toutes les matières possibles (bronze, résine, plume, toile émeri, etc...) en renouvelant sans cesse les techniques.
Reconnue dés ses débuts, avec notamment une exposition à New York en compagnie de Francis Bacon, son parcours dans le monde de l'art a été fulgurant. "Je me suis sentie comme une coquille de noix emportée sur l'océan", précise-t-elle avec fougue. Aujourd'hui Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres, Lydie Arickx a exposé entre autres au château de Chambord, à la Conciergerie de Paris et ses oeuvres parfois monumentales appartiennent aux collections publiques de musées majeurs, comme le centre d'art contemporain Pompidou ou Le Palais de Tokyo.
Lydie Arickx raconte la genèse de ses oeuvres à partir d'une intuition baptisée "le moment qui prend sa source à l'endroit juste", une expérience sans visibilité, assez proche des hallucinations. Ensuite, les moyens de leur réalisation sont trouvés par son fils César Bianchi et son mari Alex Bianchi. Chaque création est un défi relevé par ce travail d'équipe, en famille. "Nous sommes complémentaires. Sans eux, je n'irais pas aussi loin, ajoute Lydie Arickx avec joie. Très attentifs les uns aux autres, nous formons un corps à six bras, et plus c'est impossible, plus on y va ! Faire ce qu'on a jamais fait procure à notre travail une liberté sans borne."
Salarié à temps complet, César Bianchi rend possible des choses impossibles. Depuis 12 ans, il propose des idées et apporte des solutions techniques pour réussir à faire ce que personne ne fait. Par exemple, pour un projet à Saint-Eustache, César Bianchi a acheté un four et réussi une fonte d'aluminium au sable, parce que les fondeurs ne répondaient pas à leurs attentes. Avec une importance égale, son mari, le photographe Alex Bianchi, conçoit l'ingénierie, le côté pratique et rationnel qui parviennent à réaliser les intuitions de Lydie Arickx. "Il est infiniment doué, il réalise l'organigramme par anticipation, il sait souder, il fait les films, l'archivage, classe les oeuvres, réalise les catalogues et photographie toutes les étapes de la création pour constituer une artothèque incroyable.", s'exclame l'artiste avec une voix admirative. En outre, Alex Bianchi fixe des actes créatifs essentiels en filmant le travail de sa femme et ses nombreuses performances en public. On découvre alors que la création de Lydie Arickx rime avec la possession et le principe du transfert d'énergie. Proche de la transe, l'artiste transmet des forces qui la traversent, et avant tout celles qui irradient du vivant. Le documentaire consacré à la réalisation de sa monumentale fresque du cirque de Troumouse sur les 200 mètres carrés de la galerie Pompidou au centre d'art contemporain d'Anglet montre à quel point son corps entre en résonance avec l'espace et la nature. Comme si la créativité de Lydie Arickx aspirait à une vie plus vaste, forcément jubilatoire et cosmique. On saisit d'autant mieux la puissante beauté de ses oeuvres qui réconcilie la vie et la mort.