Les oeuvres graphiques du plus grand poète gascon
Avec "Au Pays de l'esquive", la Villa Beatrix Enea d'Anglet célèbre les 100 ans de la naissance de Bernard Manciet en organisant la première exposition de ses oeuvres graphiques.
De ses landes natales jusqu'à l'Amérique du sud, Bernard Manciet aura vécu 82 ans comme un flâneur universel qui traverse les langues et les moyens d'expressions avec la même intense créativité jusqu'à sa mort en 2005. Nourri de culture grecque et latine, diplomate en Allemagne, au Brésil et en Uruguay, Bernard Manciet est toujours resté fidèle à son territoire et à sa langue gasconne dont il est l'un des plus grands poètes.
Les 150 oeuvres graphiques réunies par la Villa Beatrix Enea à partir de collections privées, celle de Jean-Claude Marcadet notamment, et grâce aux prêts de nombreux amis auxquels Bernard Manciet offrait ses réalisations montrent que l'écriture n'épuisait pas la soif d'expression du poète. Les dessins et les peintures, les encres et les sanguines ont été réalisés au stylo, au crayon, au feutre sur des blocs de dessin ou encore sur des feuilles volantes. A la fois délassement et expérimentation, Bernard Manciet y capte la réalité sans filtre, toujours à la va-vite.
Avant tout connu pour la poésie écrite en gascon, selon le "parler noir" de sa grande lande, il aura dessiné ou peint tous les jours, souvent pour illustrer ses poèmes, sans accorder d'importance à cet immense corpus réalisé avec la liberté absolue du plaisir. De même que ses poèmes tiennent aux sonorités rudes et gutturales du "parlar negue", ses oeuvres graphiques parviennent à saisir l'intensité des instants.
L'attention de cet observateur infatigable se porte sur les fleurs, les corps, les paysages, les événements sportifs, les danseurs, la tauromachie et le monde qui l'entoure, sans oublier les nombreux portraits d'amis et d'autoportraits. Si les nus académiques renvoient à sa passion pour le corps et l'art grec, plus généralement les choses et les gestes accaparent son intérêt. Par exemple les croquis de l'écarteur Rachou font irrésistiblement penser aux célèbres décompositions photographiques de Muybrigde. Ses oeuvres de tauromachie semblent avoir été réalisées en mêlant le sang de l'animal à celui de l'humain dans une fusion sacrée, à mi-chemin de la poésie et du divin. Ainsi les représentations du jeune El Yiyo, tué d'un cou de cornes en plein coeur, montrent quelque chose d'indicible.
Ce pays de l'esquive est avant tout celui du jeu. Il est lié à la feinte des courses landaises et où l'écarteur montre sa bravoure en évitant l'animal au dernier moment, sans jamais pratiquer la mise à mort. Par ailleurs, Bernard Manciet aura échappé à toutes les identités fermées. Issu de la bourgeoisie propriétaire terrienne, il a choisi d'écrire avec le gascon noir, cet "accélérateur de force poétique", mêlé à l'éloquence classique. Ce pays de l'esquive est l'anti-conformisme et l'irrespect de l'autorité. Celui qui se disait croyant et chrétien, s'avérait être beaucoup plus proche de la mystique que de l'église. Le pays de l'esquive correspond à l'anarchie de Bernard Manciet, faite d'exigence, de beauté et de fulgurances.
Cette oeuvre graphique voulue "sans prétention" et réalisée au plus près de l'humain, ramène le visiteur au plus près de la vie, lorsque Bernard Manciet fait ressentir la course du taureau, celle des vagues hors-saison à Mimizan ou la mêlée des joueurs de rugby. Dans chacune de ses oeuvres, on retrouve le "parlar negue" de Bernard Manciet pour transmettre ce quelque chose d'universel qui reste à jamais l'inaccessible beauté.