De l’esthétique des ruines aux sculptures anti-monumentales
Pour la première exposition consacrée à un artiste vivant, le musée Chillida Leku accueille les oeuvres étonnantes de la sculptrice anglaise Phyllida Barlow.
Née en 1944 à Newcastle, l'enfance de Phyllida Barlow a été marquée par le paysage dévasté de Londres bombardée que son père tenait à lui faire voir. Loin de l'esthétique, l'art donne un sens à sa vie et prend place dans la reconstruction d'une ville. Ses sculptures "anti-monumentales" déjouent ainsi la beauté. Si chaque sculpture expérimente une construction des matériaux, les tragédies de l'histoire nimbent les oeuvres à l'apparence fragile et instable de Barlow.
Deux oeuvres imposantes accueillent le visiteur devant le caserio. La première, réalisée à partir de matières trouvées à la périphérie des villes renvoie aux barricades et invite à la protestation. Avec des anneaux gris imparfaits sur une accumulation de planches peintes en rouges, l'artiste dénonce le traitement spectaculaire des conflits sociaux par les médias où la réalité devient un simple théâtre. La seconde oeuvre est une tour dressée à partir d'éléments qui font penser à des ossements ou à la construction d'un peuple primitif.
Dans la salle basse du caserio, la gigantesque Tower Holder élaborée à partir de ciment et d'acier enrubanné de bouts de tissus colorés ressemble à une tour de Babel élevée du sol au plafond. Cette oeuvre en forme de fer à cheval, à la fois ouverte et fermée, manifeste avant toute la fragilité, de sorte qu'elle semble avoir été abandonnée au cours de construction. Jamais une sculpture monumentale n'aura été aussi proche de la ruine. De plus petite échelle, une autre sculpture élève cinq tours bancales pour mieux briser leur verticalité et dénoncer la quête historique des constructions toujours plus hautes et puissantes, malgré le risque inéluctable de la chute. Enfin, la dernière salle présente quelques "dessins sculpturaux" qui montrent de quelle manière l'artiste aime se confronter à l'espace.
Entre construction et déconstruction des formes, Phyllida Barlow réinvente la sculpture à l'instar de Chillida. L'artiste basque et l'artiste anglaise communient à travers la lutte contre la gravité et l'importance accordée à la matérialité des oeuvres. Leur travail transgresse les limites de la sculpture pour se confronter à l'espace et le redéfinir. Enseignante pendant 40 ans pour les plus grandes institutions d'Angleterre, Phyllida Barlow entre aujourd'hui en résonance avec le musée Chillida Leku.