La post-peinture revisite la perception
La rétrospective "En une fraction. (réversible)" organisée par la salle Kubo-Kutxa réunit les explorations protéiformes du plasticien Dario Urzay.
La retrospective de la salle Kutxa révèle la cohérence des recherches menées durant les 25 dernières années par Dario Urzay sur la représentation du réel. Considéré comme l'un des principaux rénovateurs de la plastique basque, avec Pello Irazu ou Txomin Badiola, l'artiste de Bilbao utilise en effet plusieurs techniques afin d'élargir notre perception du monde. Si la post-peinture de Dario Urzay transgresse les genres académiques, ses images de cartographie ou de géologie produisent également des oeuvres complexes afin de saisir le fameux "revers du visible" cher à Man Ray. Au mélange de la peinture et de la photographie, Dario Urzay ajoute des éléments matériels, notamment la résine, ou alors des images retravaillées à l'ordinateur. Bien que les éléments visuels et tactiles réduisent la faille entre son image et le réel, celui-ci échappe encore et toujours à sa représentation.
Détachée de l'approche chronologique, la rétrospective préfère la mise en relation des oeuvres pour mieux révéler leurs énergies. A droite de l'entrée, Sédiments fondus montre la liquéfaction de pierres et de minéraux filmée comme une symphonie de formes et de couleurs. La beauté de ce phénomène naturel tient à sa fragilité, et plus généralement, les oeuvres de Dario Urzay saisissent l'éclosion d'un processus. L'exposition établit un véritable climat poétique où l'éphémère semble être accroché aux murs de la salle Kubo, avec des jeux de fumée, des coulures et surtout la fuite des instants.
Dans l'espace principal, le travail sur des négatifs de photographies constitue un pied de nez artistique à l'ère digitale. Il s'agit d'un point de départ pour la représentation du monde enrichi de multiples couches de matières et de techniques : la peinture, la photographie, la résine. A la fois proches de l'abstraction et tangibles, les oeuvres hybrides de Dario Urzay enchantent la sensibilité du visiteur. Par ailleurs, avec des vues de haut en bas, plusieurs images aériennes vont délibérément à l'encontre des perspectives d'une photographie plus traditionnelle. Ici l'artiste joue avec les échelles. D'autres images prises au microscope se trouvent mêlées à des cartes géographiques, de sorte que la vision s'avère être incapable de distinguer les veines d'un corps et le cours des rivières ou des fleuves. Avec Point de vue lointain (si proche), le regard se brouille et découvre l'étrange plaisir d'être perdu entre les approches micro et macro. En ce sens, la beauté des oeuvres de Dario Urzay semble remplir le silence effrayant des espaces infinis de Pascal, pour qui la finitude humaine demeure à jamais incapable de saisir l'univers infiniment petit et infiniment grand.
Dans la salle du haut, la série Camerastrokes présente les recherches initiales et dernières de l'artiste. A l'occasion de la rétrospective, il a réitéré une performance réalisée dans les années 1990 : son appareil photo à la main, Dario Urzay a multiplié les gestes aléatoires pour saisir comme avec un pinceau la lumière de la cathédrale de Burgos.
En somme, les 50 pièces de cette exposition scellent l'unité d'un univers hétéroclite et harmonieux, indéfinissable et saisissant, spéculatif et intuitif. Nous assistons à la création d'images qui bousculent la clarté des limites et des définitions. Dans l'espoir de parvenir à l'inconnu, Dario Urzay répond aux mêmes exigences poétiques que ce lent et raisonné dérèglement de tous les sens prôné par Rimbaud. A Donostia, l'artiste de Bilbao libère la multiplicité du réel pour se rapprocher de son mystère inépuisable.