Adieu Juan Luis Goenaga
Parmi les grands peintres basques, l'artiste de Donostia mort le 13 août 2024 à Madrid, à l'âge de 74 ans, reste sans doute le plus mystérieux.
Fin août 2023 Juan Luis Goenaga m'invita à l'interviewer dans le quartier pavillonnaire où il habitait depuis quelques années au nord-ouest de Madrid, à proximité de sa fille Barbara qui prenait soin de lui. Atteint d'un cancer, l'artiste puisait de nouvelles inspirations dans les lumières de la Castille et de ses paysages. Il occupait un petit studio indépendant sur la propriété d'un ami et peignait sans relâche. Au milieu de ses oeuvres, Juan Luis Goenaga semblait échapper à l'emprise du temps : émacié comme un vieillard, il irradiait la fougue d'un étudiant bohème.
Je connaissais son parcours d'autodidacte, ses expositions dans des galeries et musées du monde entier. Une longue carrière débutée à la fin des années 1960 dans sa ferme-atelier d'Alkiza entourée par la nature magistrale des montagnes et de grottes pleines d'âmes et d'art rupestre. A la fin des années 1970, les paysages urbains et la figure humaine sont apparues sur ses toiles. En Italie il a découvert les grands maitres de l'antiquité, les génies de la Renaissance et ceux de la modernité qui l'attirent vers l'abstraction. Plus tard, en Allemagne il assimilera l’expressionnisme et un nouvel usage des couleurs, avant un long séjour Parisien qui lui permettra d'intégrer à son travail de nouveaux matériaux et techniques tels que des maillages ou des plastiques. Dans les années 1990, Juan Luis Goenaga retourne aux toiles sombres représentatives de son style, avec les ocres de ses paysages constitués de pierres, d'herbes et de racines interminables qui font aussi référence aux peintures pariétales d'Altxerri ou d'Ekain. Son amour pour les mystères de la nature aura été sa principale source d'inspiration.
La conversation en basque sur l'histoire de l'art et l'admiration commune pour les peintures noires de Goya exposées au Prado nous rapprocha d'emblée. Cet homme réservé parlait avec joie et humour. Assis sur le fauteuil, j'étais devant l'un des plus grands représentants de l'expressionnisme basque, mais surtout face à un artiste solitaire, épris d'absolu, qui vivait pour l'art et par l'art, sans aucune concession. Woody Allen a considéré Juan Luis Goenaga comme le modèle de l'Artiste accompli avant de s'inspirer de ses peintures et de sa personnalité pour son film Rifkin's Festival, en2020.
Dehors, Juan Luis ouvrit l'appentis où il accumulait des centaines de cartons peints et en posa une vingtaine sur la terrasse, comme on montrerait les tomates du jardin. De nombreuses oeuvres étaient inachevées, car si un carton lui résistait, Juan Luis en entamait un autre, de sorte qu'il en peignait plusieurs à la fois, au grès de l'inspiration, travaillant sans aucune préméditation, à la rencontre de ses oeuvres. Le soleil castillan soulignait l'importance primordiale du geste qui insuffle une puissante vitalité à son travail. A mi-chemin entre Jackson Pollock et la peinture rupestre, l'artiste d'Alkiza exalte les pigments avec des empâtements qui font ressortir la chair des couleurs. Cette fusion réussie de matière et d'abstraction offre une expérience du monde à la fois plus sensible et plus spirituelle : Juan Luis Goenaga est un peintre radical. Je vis aussi des peintures plus sensuelles et érotiques, un thème méconnu de son oeuvre et presque absent de l'art basque.
Après m'avoir raccompagné au métro, Juan Luis me dédicaça la monographie écrite par Mikel Lertxundi, "la meilleure présentation de mon oeuvre". Nous nous quittâmes comme deux amis, sans se dire adieu.
Dans les paysages abstraits de Juan Luis Goenaga
La galerie Arte Bideak accueille les toiles de Juan Luis Goenaga. Son oeuvre s'inspire autant des mystères de la nature que du souffle de l'art primitif.
Juan Luis Goenaga est considéré parmi les artistes basques de référence pour la singularité de son travail et sa trajectoire imperturbable depuis les années 70. Exposées à travers le monde environ 250 fois, ses oeuvres sont aujourd'hui visibles dans les musées et institutions publiques du Pays basque. Originaire de Donostia, Juan Luis Goenaga a commencé à peindre et à dessiner dès l'enfance, bien avant de découvrir l'art contemporain lors de nombreux voyages en Europe qui lui ont permis d'assimiler avec enthousiasme les leçons du surréalisme, de la magie et de l'abstraction. L'artiste revient ensuite au Guipzukoa, dans la nature magistrale d'Alkiza où il travaille entouré de montagnes, de grottes remplies d'âmes et d'art. La présence généreuse de ce paysage est exprimée par des toiles monochromes, souvent ocres, parfois vertes ou grises qui rendent compte de son univers intime constitué de pierres, d'herbes et d'interminables racines. Juan Luis Goenaga s'imprègne aussi des peintures pariétales d'Ekain, d'Altxerri ou d'Isturitz. L'importance que l'artiste accorde au geste insuffle une vitalité puissante à ses figures au bord de l'abstraction.
L'autre caractéristique principale de ses oeuvres consiste dans l'exploration soutenue des matériaux, à tel point que l'on pourrait y voir une certaine proximité avec l'informalisme du catalan Antoni Tapies. Juan Luis Goenaga reste attentif aux pigments et travaille la matière au plus près, notamment l'huile, la cire, la graphite. Par ailleurs, le papier Eskulan de ses toiles est fait main à partir de coton, de lin, de chanvre, ou d'autres fibres liées aux traditions picturales asiatiques.
La vingtaine de toiles présentées à Ciboure est révélatrice de la luminosité accrue de ses dernières oeuvres où les couleurs bleu, jaune, rouge, vert s'éloignent d'une période plus sombre et révèlent la clarté des paysages de la Castille où l'artiste passe aujourd'hui une grande partie de son temps. La force de ses peintures tient avant tout à une fusion réussie entre l'abstraction et la matérialité qui donnent accès à une expérience primitive du monde, à la fois sensible et spirituel. Juan Luis Goenaga incarne ainsi une insoutenable légèreté de l'art basque.
Aux sources de Juan Luis Goenaga
Au musée des Beaux Arts de Bilbao l'exposition “Juan Luis Goenaga. Alkiza, 1971-1976” permet de saisir l'univers du peintre.
En s'installant au début des années 1970 dans le village d'Alkiza, Juan Luis Goenaga crée son univers à partir d'une terre caractéristique et d'une mythologie liée à la préhistoire basque. Lors de ses promenades immersives, l'artiste de vingt ans réalise des oeuvres puissantes qui définissent en large part son parcours pour les cinquante années à venir. Autour du mont Ernio, Juan Luis Goenaga trouve sa voie artistique dans l'isolement et l'harmonie avec la nature, ce qui le rapprochent du Land Art, mouvement international de cette époque. Ainsi les photographies prises lors de sorties en forêt portent un regard objectif et extrêmement détaillé sur la végétation d'une part, d'autre part sur les alignements énigmatiques de pierres plurimillénaires. De fait, la dimension mystérieuse et sensuelle de la nature constituent son univers créatif, et il faudra attendre le retour à Donostia dans les années 1980 pour que Juan Luis Goenaga intègre la figuration et l'univers urbain à son oeuvre.
La centaine de pièces de l'exposition comprend des séries célèbres, celles consacrées notamment aux ombres et aux racines qui ont largement contribué à sa reconnaissance au pays basque, et bien au-delà. Proches de l'abstraction, ces compositions monochromes révèlent la puissance de la nature en recouvrant la totalité de la toile par des motifs indéfiniment répétés. De même, L'ombre de la pluie saisit les phénomènes infra-sensibles avec une approche attentive qui tient à un amour fusionnel avec la terre. Plus généralement, l'ensemble des oeuvres choisies met en lumière le goût de l'expérimentation du jeune Goenaga ainsi que l'usage de multiples techniques appliquées sur la toile ou le papier.
Décédé prématurément au mois d'août, Juan Luis Goenaga a collaboré avec ses enfants et Mikel Lertxundi pour cette exposition posthume. Les visiteurs sont saisis d'émotions par l'âme de cet immense peintre qui communie avec la chair du monde.