Une récompense tardive

L'attribution du prix Velazquez des Arts plastiques 2023 à une biscayenne de 80 ans, Marisa Gonzalez, rend justice à la place de la femme dans la création contemporaine.

Les prix et récompenses permettent aux artistes de bénéficier d'une dotation, d'une soudaine visibilité et de soutiens structurels pour entrer de plein pied dans le monde impitoyable de l'art contemporain, soumis aux règles du marché. Toutefois ils peuvent aussi réparer certaines injustices, comme le Prix Velazquez, la plus importante récompense de l'état espagnol dans le domaine des arts plastiques, attribué le 24 octobre avec ses 100 000 euros à Marisa Gonzalez, née à Bilbao en 1943. Cette reconnaissance va au-delà du passéiste "mieux vaut tard que jamais", car l'artiste a combattu toute sa vie pour la juste reconnaissance des femmes dans la société, à commencer par leur importance dans la création plastique qui fut occultée jusqu'au début de ce nouveau millénaire. Encore faut-il répondre aux mauvaises langues affirmant que les femmes obtiennent aujourd'hui des prix "injustifiés" pour compenser la mise à l'écart honteuse d'autrefois, comme si une injustice était chassée nécessairement par une nouvelle injustice, et qu'une fois encore les récompenses n'étaient pas attribuées pour la qualité intrinsèque des oeuvres, mais toujours en regard avec le contexte social qui motive et anime le jury.

Marisa Gonzalez est en vérité une artiste majeure depuis plusieurs décennies. En avance sur son époque, il aura fallu attendre aujourd'hui pour saisir l'envergure de son travail d'avant-garde. Précurseure de l'art technologique, elle chercha d'autres voies que la peinture pour produire des oeuvres et sensibiliser le public aux maux de la société. Ainsi elle dénoncera les viols en photographiant le corps d'une poupée jetée dans une décharge de Chicago et retravaillée au photocopieur couleur. Marisa Gonzalez va ensuite produire des oeuvres à partir du fax, de l'ordinateur et de la vidéo. L'utilisation de ces différentes techniques pour créer des images nouvelles a constitué son langage personnel. Les oeuvres engagées de l'artiste de Bilbo n'ont pas attendu le Prix Velazquez pour entrer dans les musées, les collections et être exposées plus de 200 fois, notamment à la biennale de Venise ou dernièrement au Centre de Culture Contemporaine de Barcelone pour "Féminismes!" Ses recherches artistiques menées depuis le début des années 1970 sur les nouvelles technologies et le combat féministe sont en osmose avec le contexte social et politique actuel. Le jury du prix Velazquez a ainsi justifié son choix : « Le féminisme, la mémoire et l'archéologie industrielle, le recyclage et l'écologie, l'attention aux processus d'exclusion et de précarité sont d'autres notes qui caractérisent son parcours. Infatigable glaneuse d’archives, de documents et d’archéologies industrielles, toujours engagée dans la lutte contre les inégalités sociales et les menaces écologiques dans notre monde globalisé."

Si Marisa Gonzalez avoue elle-même que l'apparition constante de nouveaux programmes et de technologies de pointe, tout comme l'irruption de l'intelligence artificielle donnent à ses recherches un air de vétusté, cela ne l'empêche aucunement d'oeuvrer contre les injustices criantes d'une société en proie à de nombreux périls, à commencer par la menace du changement climatique. Force est de constater que son ardeur et sa sensibilité n'ont pas d'âge.

Depuis une dizaine d'années le prix Velazquez est revenu à une majorité de femmes, et parmi nous, l'artiste de Donostia Esther Ferrer l'a obtenu en 2014, à 76 ans. Mais en 2023 la récompense prouve que Marisa Gonzalez avait raison depuis un demi-siècle, et pour celle qui a toujours dénoncé les mécanismes qui font taire les femmes, l'obtention du Prix Velazquez est sans aucun doute la meilleure performance artistique.

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