Le mystère Balenciaga
La marque du grand couturier de Getaria suscite un engouement mondial et le mystère de sa personnalité fascine les réalisateurs désireux de retracer son parcours unique.
J'ai découvert Cristobal Balenciaga grâce à Phantom Thread, film somptueux de Paul Thomas Anderson qui fait le portrait d'un grand couturier maniaque, obsédé par son art, ennemi du hasard et sans compromis, ouvertement inspiré du maître de Getaria. Dans la réalité, orphelin de père à 5 ans, Cristobal découvre la couture avec sa mère dans le petit port de pèche de la côte basque. Rien ne sera jamais suffisant pour celui qui veut coudre la perfection. Balenciaga sait que les corps ont la nostalgie de l'éternité. Il anticipe les désirs de l'aristocratie et des reines. Avec Balenciaga, l'art du vêtement connait un sommet. Totalement insoumis aux tendances, ses robes répondent à une dévotion exclusive pour le travail. Balenciaga tisse des vêtements avec l'instinct religieux de l'araignée. Sa beauté réunit l'esprit et la matière.
Avant tout son style unique est du à sa formation de tailleur visant la coupe parfaite, autant qu'à sa connaissance absolue des textiles. La mise en valeur inhabituelle de la morphologie féminine qui ne marque pas la taille et l'importance accordée aux volumes définissent en partie cette élégance qui tend vers l'abstraction. Avec le Gazar, Balenciaga invente un tissu qui permet de travailler le vêtement comme de la sculpture. Le maître de Getaria me fait penser aux artistes de la renaissance italienne, capables de synthétiser la somme des connaissances de leur époque. Ainsi affirme-t-il la vision de son art : «Un couturier doit être architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure».
Evitant les journalistes, cet être secret a toujours vécu dans l'ombre. A cause de son refus de toute collusion avec la mode du prêt-à-porter, il met un terme à sa carrière en 1968, au faîte de la gloire. Son amour austère de la perfection semblait ne plus être de ce monde, alors que ses oeuvres sont aujourd'hui d'une extraordinaire modernité. Ainsi pour le cinquantième anniversaire de sa mort, l'exposition Izaerak /caractère qui se tient au musée Balenciaga de Getaria présente 90 pièces, et presque rien sur sa vie. Que peut-on montrer d'une existence dédiée au travail ? Comment trouver la trame dramatique d'une série ? Tel est le défi relevé par les réalisateurs des films Loreak et Handia, Jose Mari Goenaga, Jon Garaño et Aitor Arregi puisqu'ils tournent actuellement les six épisodes d'une série consacrée au couturier basque. Réalisée pour la chaîne Disney+ et visible en 2023, la série Balenciaga explore l'existence secrète du grand couturier. On y verra Getaria, bien sûr. Donostia, Paris aussi. On y parlera basque, français, anglais. Les premières séquences de la série ont été révélées à l'occasion du dernier festival international de cinéma de Donostia. Il restait moins de trois semaines avant la fin du tournage. Une autre difficulté consiste à réussir le portrait de cette personnalité extraordinaire dans laquelle tout les spectateurs puissent se reconnaitre. La série peut-elle s'adresser au plus large public sans vulgariser Balenciaga ? Le poids de la légende repose sur les épaules de l'acteur Antonio San Juan. De fait, Disney+ a confié le projet à des réalisateurs qui partagent les origines basques du grand couturier, comme un gage de réussite à percer son mystère.
Déjà en 2019, l'exposition au Didam de Bayonne mettait en lumière les racines basques du "maître des maitres", sauf que les génies ne se comprennent ni par un lieu, ni par le passé : indéchiffrables, irréductibles à toute comparaison, ils se consument dans leur quête de perfection. 50 ans après la mort de Balenciaga, nous n'avons toujours pas la mesure de ses réalisations intemporelles.
Balenciaga ou l'éternelle élégance
L'exposition Caractère Balenciaga célèbre les 50 ans de la disparition du "maitre des maitres" à Getaria, sa ville natale, dans le superbe Musée Balenciaga.
Le musée de Getaria met en lumière l'héritage de Cristobal Balenciaga dont l'élégance intemporelle reste une référence absolue pour l'art du vêtement. Les coupes franches et épurées de ce travailleur acharné ont inventé de nouvelles silhouettes, à la fois sobres et sophistiquées qui ont révolutionné la mode du XXe siècle. La fondation Cristobal Balenciaga invite à arpenter cinq salles du musée où les pièces reflètent au plus près l'histoire des collections du grand couturier et restent fidèles à son esprit.
Orphelin de père, le jeune garçon découvre la couture à 5 ans avec sa mère dans le petit village balnéaire de la côte basque. En 1917, il crée sa marque à Saint-Sébastien. En 1936, Balenciaga fuit la guerre civile et s'installe à Paris, d'où il dominera l'âge d'or de la haute couture en devenant une maison française. Ses modèles avant-gardistes révolutionnent le monde de la mode des années 50. La pureté et la simplicité de son trait lui valent le surnom d'« architecte de la mode », comme sa palette indéfinie de noirs subjugue l'ordre du discours. Balenciaga va jusqu'à créer une étoffe réservée à la haute couture : le gazar. Jugeant que 'élégance n'a plus sa place dans le nouveau monde où la couture se rapproche du prêt-à-porter, Balenciaga se retire en 1968.
Avec une vidéo plurilingue, les 90 oeuvres exposées permettent de découvrir la trajectoire du maitre. La sobriété de la scénographie est fidèle à l'esprit du créateur qui a toujours préservé sa vie privée et fuit la presse. La visite d'une heure trente à travers les 5 salles aérées permet de saisir l'enchantement de la matière. Les vêtements sont bien mis en valeur avec des explications claires qui permettent de saisir les idées fortes de chaque création. Au lieu de multiplier les pièces au risque de les rendre invisibles, l'exposition met en lumière chaque modèle exposé derrière les vitrines minimalistes. Le décor s'efface devant les oeuvres du créateur. Le visiteur passe dans un clair-obscur feutré, de vitrine en vitrine. Les mannequins noirs ou blancs, très stylisés, donnent à voir la grâce à l'état pur. Dans un style épuré, les robes apparaissent comme de véritables créations iconiques. La description des tissus utilisés et quelques données clefs permettent de saisir chaque réalisation.
C'est dans une ambiance feutrée que la première salle accueille le visiteur avec une robe du soir en dentelle rouge de 1951. On peut aussi découvrir les sigles de la première entreprise de Balenciaga, et ses étiquettes qui ont donné lieu à des copies pour des robes de contrefaçons. Plusieurs documents présentent le contexte de ces oeuvres ainsi que la lutte contre les copies de ses créations. La deuxième salle se focalise sur l'élégante silhouette des robes du soir des années 40. En plus ce ces robes présentées sous forme de diptyques ou de triptyques, le musée donne à voir des travaux non finis et des patrons originaux pour être au plus près des réalisations de Balenciaga.
La troisième salle est consacrée aux créations des années 50 et aux manteaux amples des années 60. La salle 4 met en lumière l'importance de la tunique, basée sur la simplicité des formes. Nous suivons la création de nouvelles formes à la silhouette féminine, notamment les manches melon, les jupes ballon, les robes sac et les célèbres robes baby-doll. La dernière salle est dédiée au travail sur les volumes, notamment à la robe capsule qui semble indépendante du corps. Enrichis de paillettes et de broderies, les ensembles du soir exaltent le noir, grande passion .
Inauguré en 2011, le musée Balenciaga est un édifice aux lignes modernes, principalement en verre. Il a été pensé pour la préservation des pièces et la fragilité des matières exposées à la lumière. Cette magnifique réussite architecturale ressemble à une robe noire pour habiller les oeuvres du maitre de Getaria. L'omniprésence de cet non-couleur et les murs en apparence brodés incarnent au mieux ses collections. Au vu de l'influence de Balenciaga appelé « maître de nous tous » par Christian Dior, « le seul vrai couturier » par Coco Chanel, cette visite s'impose pour saisir l'un des sommets de l'art du vêtement. De fait, les oeuvres de Balenciaga habilleront toujours notre imaginaire de grâce.
La rencontre entre Balenciaga et Chillida
Le musée Balenciaga présente l'exposition "Chillida/Balenciaga. Plier la forme" qui réunir les univers des créateurs basques.
Organisée dans le cadre des célébrations du centenaire de Chillida, l'exposition est le fruit d'une collaboration avec la Fondation Eduardo Chillida-Pilar Belzunce qui a notamment prêté la fameuse sculpture constituée par deux silhouettes autour d'un espace vide, Hommage à Balenciaga, visible dans le hall d'entrée du musée de Getaria.
L'exposition se tient dans une salle du second étage où sont réunies 27 oeuvres graphiques et sculptures du maître de Hernani avec 15 vêtements exclusivement noirs et blancs du grand couturier. L'obscurité de la salle qui fait référence au noir emblématique de Balenciaga autant qu'à la "lumière obscure de l'Atlantique" chère à Chillida, procure une véritable intimité entre les deux univers, affûte l'attention du public et rapproche définitivement leurs oeuvres. Organisées en petits groupes de deux ou trois, les pièces sont le plus souvent présentées sur des plateaux en rotation qui permettent de les voir à 360 degrés. On peut admirer "les plis" qui sont de l'ordre du détail insaisissable, de la rencontre entre les formes et l'activité du corps.
La mise côte-à-côte des oeuvres révèle les connexions et les valeurs qui les animent. En effet, ces rapprochements montrent le travail sur la lumière, sur la gravité, sur l'espace, sur le vide. D'une part, la sobriété radicale du couturier et le minimalisme du sculpteur parviennent à une même puissance évocatrice. D'autre part, les silhouettes architecturales de Balenciaga travaillent le vide avec la même ferveur que Chillida. Enfin, la suspension des oeuvres permet de ressentir la légèreté surréelle des robes et la capacité du maître d'Hernani à produire des pièces de plusieurs tonnes qui donnent l'impression de flotter et de contredire les lois de la nature. La quête d'harmonie des deux créateurs tient à une même inquiétude, dépassée par la maîtrise technique.
Par exemple, des motifs de robes répondent aux gravitations de Chillida, comme les formes d'une sculpture en albâtre font écho à un ensemble de jupe en laine et de chemisier à plastron. De même qu'une robe de cocktail avec un imprimé quadrillé noir semble refléter deux encres de Chillida, la sculpture Le profond c'est l'air en acier Corten accompagne avec grâce deux mannequins en robes de soirée.
Si la vision panoramique de la salle permet de mesurer à quel point les pièces sont différentes variations d'une même exigence créatrice, la musique de Bach en sourdine contribue à réunir les artistes dans une dimension spirituelle, invisible. La scénographie ne se contente jamais de simples comparaisons au cas par cas, lesquelles manqueraient la raison profonde de la proximité entre les oeuvres exposées, à savoir le goût de l'excellence. Balenciaga et Chillida communient dans le désir d'une perfection située au-delà des époques et des modes. En quête de pureté, il se rencontrent dans la grâce. Et cet amour en partage de la matière aboutit à une réussite esthétique intemporelle.