La puissance de l'art à partir de matériaux pauvres

Susanna Talayero a reçu le prix Gure Artea 2023 qui récompense 40 ans d'un parcours artistique entre le Pays basque et Rome.

Originaire de Bilbao, Susanna Talayero est la plus italienne des artistes basques. Si elle peint depuis l'enfance, elle se rend compte de son intérêt pour l'art à 18 ans, et s'inscrit aux beaux-arts de Leioa : "Depuis toujours le goût de l'art est venu avec le travail : c'est mon chemin, ma vie. " A côté des cours de peinture, elle découvre le département d'audio-visuel, et prend plaisir à collaborer aux oeuvres expérimentales d'autres artistes. A partir de là, son parcours sera la peinture le dessin, et des vidéos occasionnelles.

Susana Talayero éprouve le besoin d'aller ailleurs. Elle découvre Rome en 1986, et y restera 10 ans, sans aucune aide, loin des académies. Pour vivre, l'étrangère se débrouille avec notamment des cours d'espagnol. La réalité romaine avec ses nombreux artistes venus du monde entier élargit son horizon. Dans ce contexte, c'est le retour à la peinture avec la Trans-avant-garde promue par Bonito Oliva, d'autres manières de s'organiser, l'autogestion, les associations, les festivals de cultures, le cinéma d'auteur déjà en perte de vitesse par rapport aux années 70.

A Rome, Susana Talayero admire l'américain Cy Twombly, dont la manière de peindre laisse une marque significative dans son travail. La précarité et les matériaux pauvres de l'Arte Povera tout comme les dessins brisés d'Enzo Cucchi participent également à sa formation. Enfin elle admire Nancy Spero pour ses oeuvres dissonantes, fracturées et des collages en connexion avec l'espace. Aujourd'hui Susana Talajero reste étroitement liée à Rome où elle se rend régulièrement.

L'artiste de Bilbo se reconnait être à l'intérieur d'un mécanisme en lien étroit : " Mon parcours est une ligne brisée, fait de discontinuité, d'un processus d'allées et venues. Je garde un lien formel avec mon début des années 80, où j'étais plus ingénue. Je ne sais pas où je vais. Je ne peux pas savoir pourquoi je travaille. " Ce parcours en devenir comporte trois aspects majeurs. Ses grands formats, d'une part, établissent une forte relation avec le corps et l'espace. En relation avec l'architecture, ils correspondent à des installation, voire à des oeuvres in situ. D'autre part, Susana Talayero intervient dans l'espace urbain avec des pièces plus ou moins auto-biographiques. Par ailleurs, elle désire que le public ait une part active pour compléter son travail. A partir de la subjectivité et du langage de l'art, le public recompose des oeuvres déstructurées. "Je n'aime pas le mot spectateur, celui qui attend. Je préfère celui de public. Il est question d'un petit circuit car le public qui partage le langage de l'art est réduit."

Susana Talayero travaille dans son atelier, son "laboratoire" où elle poursuit les étincelles qui viennent en travaillant. Au plus proche de la matière, l'artiste voit surgir les formes et les figures. Ses grands formats sont étendus à même le sol où elle peint sur des matières souples, des plastiques, des papiers, des toiles et d'autres matières précaires. Il s'agit de réaliser des assemblages, des collages entre des éléments hétéroclites, de récupération le plus souvent. L'artiste produit des pièces puissantes à partir de ces matières pauvres. Il y a d'ailleurs si peu de matière que ses expositions peuvent tenir dans un seul carton.

Susana Talayero considère que le panorama artistique basque actuel est fort de sa communauté d'individus. Sans véritable groupe ni école, de nombreuses personnalités sont capables de s'auto-organiser au milieu d'un contexte propice et complexe de musées et d'aides institutionnelles. En outre, Susana Talayero participe à la diffusion de l'art à travers des collaborations éducatives en freelance avec des institutions comme le Guggenheim ou le musée des beaux arts. Si l'obtention du prix Gure Artea ne change pas sa vie d'artiste, il reste une reconnaissance importante de son parcours. Cette reconnaissance prouve notamment que le mur de verre qui invisibilisait l'apport essentiel des femmes dans le monde de l'art est en train de se rompre.

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