L'héritage de José Antonio Sistiaga

Décédé le 25 juin à Saint-Jean-de-Luz, José Antonio Sistiaga lègue au Pays basque une approche rigoureuse et anti-conformiste de l'art.

Le monde de l'art basque sait déjà tout ce qu'il doit à José Antonio Sistiaga. Ces dernières années plusieurs rétrospectives personnelles ou collectives ont en effet rendu hommage à la créativité ininterrompue d'un parcours artistique qui embrasse plus de sept décennies. Au printemps 2022, l'une des expositions les plus marquantes fut organisée par la salle Kubo Kutxa de Donostia. Intitulée De Natura rerum, cette retrospective a mis en lumière une dimension majeure de l'oeuvre de José Antonio Sistiaga, à savoir l'exploration inassouvie de la nature. A partir des peintures de paysages réalisées à Paris dès les années 50, l'exposition de Donostia montrait l'évolution de l'artiste s'affirmant à travers un style singulier, voire expérimental, jusqu'à devenir un maitre incontesté de l'abstraction formelle.

Par ailleurs, la disparition de José Antonio Sistiaga marque la fin d'un cycle, puisqu'il était le dernier représentant du groupe Gaur, lequel s'ouvrit aux avant-gardes et obtint une reconnaissance internationale pour l'art basque. Au sein de ce projet extrêmement fécond, José Antonio Sistiaga travailla avec d'autres personnalités différentes et inoubliables : Arias, Balerdi, Basterretchea, Chillida, Mendiburu, Oteiza et Zumeta.

Avant le groupe Gaur déjà, l'engagement social de José Antonio Sistiaga s'est concrétisé par l'éducation artistique envisagée à partir de la méthode Freinet. Avec Esther Ferrer, il prit part à un enseignement alternatif basé sur la libre expression permettant aux enfants d'éprouver leur créativité sans reproduire de modèle.

Toutefois c'est en 1970 que José Antonio Sistiaga entre dans l'histoire de l'art pour avoir peint un à un les photogrammes sur la pellicule d'un film de 75 minutes. Ses formes circulaires mises en mouvement confondent les atomes et les galaxies. Par ce geste, l'artiste libère la peinture de la toile, il devient un des pionniers du cinéma expérimental. José Antonio Sistiaga réutilisera le même procédé pour d'autres oeuvres qui ont permis de révolutionner le langage cinématographique.

Sa ferveur pour l'abstraction informelle se réalise davantage à partir des années 70 sur des toiles de grands formats où l'usage de la couleur et la liberté du geste fusionnent les plaisirs des sens et l'éveil de l'esprit. Une fois de plus, la multiplication des paysages abstraits vise à une expression énergique de la toute puissance de la nature, au-delà de quoi il n'y a rien. Toutes ses pièces, même avec une approche minimalistes, renvoient à la primauté du geste, comme cette étonnante série peinte sans même regarder la toile, ou les centaines de peintures à l'huile sur des cartons effectuées au cours de ses dernières années.

En quelque sorte, José Antonio Sistiaga a combiné sans relâche les jeux libres de l'imagination, de la sensibilité et de nombreuses expérimentations techniques. L'exigence primordiale de cet artiste protéiforme aura consisté à se renouveler et à explorer sans cesse d'autres chemins par lesquels il n'en finissait pas de se découvrir lui-même. L'art du doute alimentait la puissance créatrice de José Antonio Sistiaga en l'empêchant de répéter ce dont il avait déjà une maitrise sereine.

Suite au bombardement de Guernica, l'enfant de Donostia qui fuit le Pays basque à l'âge de 5 ans aura transposé sa rage de vivre en passion de l'art. Par le biais de ses insurrections créatrices, Jose Antonio Sistiaga a toujours bousculé les formes établies pour rester à l'avant garde de lui-même.

José Antonio Sistiaga au coeur de la nature

La salle Kubo-Kutxa présente à Donostia une exposition rétrospective consacrée à l'un des artistes les plus essentiels du Pays basque.

Le titre de l'exposition, "De Natura Rerum", renvoie au livre du poète et philosophe Lucrèce qui chante un cosmos fait d'atomes et de vide. L'obsession de la nature a donné lieu à la création ininterrompue de Sistiaga. Du figuratif à l'abstraction lyrique, en passant par le cinéma expérimental ou l'art gestuel, Sistiaga a traversé de nombreuses expériences pour interroger notre rapport au monde. Plus précisément, son approche artistique dépasse la sensibilité commune. Au-delà de la nature visible, la force, la lumière et les éléments constitutifs de la matière suscitent l'intérêt de Sistiaga. Ses oeuvres graphiques subliment la vitesse, la lumière et le mouvement. Ses recherches expérimentales n'ont pas lieu dans un laboratoire scientifique, elles passent par l'imagination et la sensibilité. En parfait accord avec Paul Klee, il n'est plus question de rendre le visible, mais de "rendre visible".

La centaine de pièces qui jalonnent les six salles révèle clairement l'évolution de l'artiste. L'ordre chronologique de l'exposition permet d'apprécier les différentes démarches créatrices, des premiers paysages aux toiles de ces dernières années. Il montre plus encore le dialogue ininterrompu entre Sistiaga et la nature. De 1955 à 1961, Sistiaga découvre l'art contemporain à l'école des beaux arts de Paris. Dans la première salle, l'atmosphère proche de l'impressionnisme s'estompe rapidement pour laisser place à l'esthétique du groupe Gaur qui a fait éclore l'avant garde basque dès 1965. Sistiaga est le dernier survivant de cette aventure qui réussit à cristalliser pendant une très courte période les efforts et désirs de Chillida, Oteiza, Mendiburu, Basterretchea, Zumeta, Arias et Balerdi. Nouvelle salle, nouvelle étape : en 1968, Sistiaga peint une à une les photogrammes d'une bande celluloïd et devient pionnier du cinéma expérimental. Nous sommes toujours dans la nature, car les formes circulaires peintes sont des atomes ou des galaxies. Sa cosmogonie reflète une volonté de représenter picturalement les phénomènes naturels, de l'infiniment petit à l'infiniment grand.

A partir des années 70, les toiles deviennent des paysages grands formats, inscrits dans les attentes de l'abstraction informelle. Là encore, certaines oeuvres semblent surgir du coeur de la matière. L'usage de la couleur et la liberté du geste séduisent les sens autant qu'ils éveillent l'esprit. Ses paysages abstraits font ressentir toute l'énergie de la nature. Comme si l'expérience esthétique du monde donnait lieu à une approche mystique. En parallèle, une série figurative de nus donne à voir la primauté du geste, d'autant plus quand on sait que Sistiaga l'a peinte sans regarder la toile, avec une confiance aveugle dans sa main. En suivant, la plus grande salle offre une vision presque vertigineuse de ses grands formats. La nature inspire des sentiments contraires comme la beauté ou la terreur.

Si l'avant dernier jalon du parcours est consacré aux peintures à l'huile de ces dix dernières années, l'ultime salle présente deux autres films "cosmologiques" peints. Commencé en 1992, l'un des deux est toujours en cours de réalisation. Sur les sept minutes du film, il en reste encore deux à peindre pour achever l'oeuvre. En attendant, la partie réalisée est digitalisée sur l'écran. Cet intérêt prégnant pour le mouvement est proche de la pensée de Bergson pour qui la réalité est temporelle.

Pour Sistiaga qui fêtera ses 90 ans en mai, l'art est toute sa vie. Les étapes du parcours ont l'avantage de faire dialoguer les cents pièces présentées. L'esprit de synthèse de l'exposition offre à chaque oeuvre une aura spécifique. Le déroulé chronologique de l'exposition met en lumière la puissance créatrice d'une évolution complexe. Si une même source d'inspiration a donné lieu à cette création ininterrompue, les doutes fertiles ont insufflé à Sistiaga de multiples approches pendant 50 ans. Ils lui ont permis de rester au plus près de ses contemporains, sans jamais se dénaturer.

Jose Antonio Sistiaga, un et multiple

A Ciboure, la galerie Arte Bideak organise un "Hommage à Sistiaga" avec 25 oeuvres emblématiques du peintre disparu en juin.

La galerie Arte Bideak a pris l’initiative d’organiser la première exposition posthume consacrée à Jose Antonio Sistiaga. L’artiste originaire de Donostia vivait depuis 1981 à Ciboure, où il est mort en juin dernier, à l’âge de 95 ans. Les oeuvres de ce peintre et cinéaste d’avant-garde embrassent sept décennies durant lesquelles d'incessantes innovations techniques ont rendu possible l'exploration des pouvoirs de l'art. Anne-Marie et Pierre Bidegain évitent le double écueil de répéter l'exposition de Jose Antonio Sistiaga à Arte Bideak en 2020, et celui de reproduire la rétrospective qui lui a été consacrée à Donostia en 2022.

L’espace réduit de la galerie rend possible une forte intimité avec la sélection de 25 tableaux réalisés entre 1959 à 2014. En commençant avec des encres de chine faites lors d'un séjour à Paris, le visiteur découvre la fougue et l’inventivité du geste de Jose Antonio Sistiaga, dont la soif d’expression et la puissante énergie se trouvent être aussi captivantes dans ses gouaches réalisées au début des années 60 à Ibiza et Donostia. Si ces deux premières séries sont bien connues, en revanche la peinture de la mer faite en 1973 lors de son tour du monde de 7 mois sur le cargo Bordatxoa s'avère être une oeuvre mirifique à découvrir. Par la suite, les pastels et cires des années 90 présagent de la dernière série exposée, "Vitesse, Lumière, Couleur", pour laquelle, à partir d’un seul geste le peintre obtient deux résultats différents. Jose Antonio Sistiaga utilise effectivement le principe de projection pour peindre une seconde surface placée à côté de celle travaillée en conscience.

Cet hommage à Sistiaga semble avoir résolu la difficile équation pour montrer en quelques oeuvres bien choisies les différentes facettes d’un artiste pluriel et profond. Chacun y ressentira l’énergie vitale qui traverse les oeuvres de Jose Antonio Sistiaga, au-delà même de sa mort.

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