Les engagements artistiques d'Oteiza
Vingt ans après sa disparition, l'oeuvre multiforme et la pensée originale de Jorge Oteiza insufflent toujours une âme à la culture Basque.
Jorge Oteiza est mort le 9 avril 2003, à l'âge de 94 ans. La longue vie créatrice de cet autodidacte engagé déborde le domaine esthétique. Conscient d'une certaine responsabilité historique dès les années 30, le sculpteur originaire d'Orio a mis l'art au service de la communauté pour éduquer les individus et transformer les relations humaines. A la recherche d'un nouveau langage, Oteiza se voyait déjà au service du peuple. Son objectif était de réunir toutes les disciplines artistiques pour se réapproprier la culture basque alors que le franquisme la condamnait à disparaître. Afin d'éviter sa momification folklorique ou sa pure élimination, Oteiza envisageait une culture de résistance, proche des avant-garde et du constructivisme russe. Selon Jorge Oteiza, la nation basque a besoin pour exister d'un art particulier et fédérateur qui réveille la conscience de son identité. L'avenir d'une société dépend des oeuvres des artistes qui la réfléchissent. Pour cette raison, Oteiza décida de créer ses oeuvres sur place, loin des grandes scènes artistiques internationales. Même s'il a reçu de nombreux prix qui le situent parmi les plus importants sculpteurs de la seconde moitié du vingtième siècle, l'art ne fut jamais le moyen d'atteindre la gloire. La vie d'Oteiza, son art et ses idées ne font qu'un.
Après son exil en Amérique Latine où il étudie la statuaire précolombienne de 1935 à 1948, il revient à Bilbao, et réalise des sculptures toujours plus abstraites, en cela proches de celles d'Henry Moore. Son oeuvre maitresse, les sculptures pour la façade de la basilique d'Aranzazu, débute en 1951 et s'achèvera après de nombreuses péripéties en 1969. Ce travail manifeste la dimension sacrée de l'art, capable de répondre au vide existentiel de nos âmes. Face à la dimension tragique de la vie, la contemplation artistique offre un lieu d'ordre spirituel et une sérénité.
Après avoir prôné le renouveau artistique, Oteiza arrête de créer pour s'engager davantage dans les actions politiques et déployer une intense activité littéraire. Polémiques, ses écrits propagent l'idée d'une esthétique proprement basque à partir de laquelle le peuple peut se resourcer. Avec ses interprétations des cromlechs pré-indoeuropéens (harespillak), Oteiza trouve le "style basque" et mêle l'art à l'anthropologie. En fait, cet espace vide se retrouverait dans l'architecture, la danse, la langue et l'ensemble des manifestations culturelles basques. Plus généralement encore, la notion de vide (huts) serait le dénominateur commun capable de rendre compte d'une "âme basque". En 1966, plusieurs artistes se groupent autour de ses idées, sans devenir jamais une "école basque". La pluralité des styles du mouvement GAUR va ainsi permettre une éclosion créatrice sans précédent. Tous les noms marquants ont pu échanger avec lui sans perdre leur singularité, à commencer par son cadet Chillida, mais aussi Sistiaga, Basterrextea, Zumeta... Oteiza travaille à nouveau le vide comme de la matière, et la pureté poétique de ses oeuvres occupe nos places publiques.
Avec l'appui d'une constellation d'artistes qui furent des amis plus ou moins proches, Oteiza a réussit à faire du Pays Basque un lieu de création ayant une renommée mondiale. Annonciateur du minimalisme et de l'art conceptuel, sculpteur, essayiste, poète, Oteiza s'est intéressé à l'architecture, à la pédagogie. Cette vie protéiforme a eu un impact tel que la culture basque ne serait pas aujourd'hui ce qu'elle est sans Jorge Oteiza.
Le musée dédié à l'univers créatif de Jorge Oteiza
A Alzuza, en Navarre, le musée Oteiza poursuit l'engagement de l'artiste en faveur de la culture dans le bel édifice de Francisco Javier Saenz de Oiza.
Jouxtant sa maison-atelier, la Fondation Musée Jorge Oteiza est en symbiose avec la personnalité de l'artiste et le paysage navarrais. Les formes simples du bâtiment abritent un immense héritage sur trois niveaux séparés par de larges rampes d'accès qui procurent une impression d'espace et d'intimité. Le legs du sculpteur à la créativité inépuisable, fondateur du mouvement Gaur, théoricien de la culture, de la société et poète, comprend environ 45000 documents parmi lesquels 20000 écrits, des enregistrements audio de ses pensées et 1700 sculptures.
La collection permanente montre l'évolution de l'artiste à travers huit étapes déployés le long des murs de béton couleur saumon. A partir des "premières oeuvres" jusqu'à " la conclusion spirituelle", Jorge Oteiza a travaillé presque tous les matériaux, exploré les formes et l'espace par ses fameuses constructions vides. La section dédiée au travail de son oeuvre maitresse pour la basilique d'Arantzazu occupe le centre du bâtiment, avec notamment la célèbre frise des apôtres, ici en plâtre. Son Laboratoire expérimental des années 50 et le Laboratoire des craies témoignent de l'idée qu'une oeuvre monumentale doit tenir dans le creux de la main. Le public peut aussi voir les 6000 ouvrages de la bibliothèque personnelle de Jorge Oteiza qui donnent une idée du spectre intellectuel nécessaire à sa création artistique.
Au niveau inférieur, le centre d'étude comporte une salle pour les chercheurs venus du monde entier, ainsi que les archives protégées dans un bunker. Vingt ans après sa mort, le musée continue d'enrichir notre vision de l'artiste grâce aux nouvelles connaissances issues du travail sur les archives, comme par exemple la découverte de milliers d'oeuvres sur papiers, esquisses ou dessins accomplis.
Le musée garde bien vivant cette fusion singulière de connaissances et d'oeuvres d'art qui font de Jorge Oteiza ce générateur irremplaçable de notre culture.
La contribution d'Oteiza et de Chillida à l'histoire de l'art
Le musée San Telmo de Donostia présente Jorge Oteiza et Eduardo Chillida. Dialogue dans les années 1950 et 1960. Une rencontre entre l'idéalisme et le pragmatisme.
Entre 1948, lorsque Jorge Oteiza revient d'Amérique latine tandis qu'Edouardo Chillida se rend à Paris pour devenir sculpteur, et 1969, année où Oteiza achève sa frise d'apôtres pour la basilique d'Arantzazu alors que Chillida installe une œuvre monumentale devant l'Unesco, ces deux figures majeures de la sculpture basque auront connu la consécration internationale. Avant le temps des rivalités, l'amitié et la participation à des projets communs ont suscité un intérêt sincère pour leur travail respectif.
La belle réussite de cette exposition consiste à mettre en avant les similitudes entre les oeuvres pour rendre plus visibles ces deux approches différentes de l'art. Car les thèmes similaires renvoient toujours à des motivations divergentes, et si la quête spirituelle d'Oteiza vise un idéal, Chillida se concentre avant tout sur le matériau et l'expression. Oteiza multiplie ainsi les oeuvres expérimentales de petit format alors que Chillida travaille sur des pièces de plus grandes dimensions, adaptées à son exploration de la matière. En outre, les titres scientifiques d'Oteiza (A une pure construction plate d'unités positives-négatives) contrastent avec la poésie de Chillida (l'enclume du rêve). En suivant l'ordre chronologique, la mise en scène de ce dialogue dispose les oeuvres face à face, à l'écoute l'une de l'autre et parfois les mêle. La première salle consacrée à la figure humaine donne le ton de l'exposition en montrant que si les deux artistes s'attachent à réduire la figure à l'évidence, Oteiza vise la forme essentielle alors que Chillida travaille la sobriété de son expression. De même, la salle dédiée à leurs travaux pour le sanctuaire d'Arantzazu fait résonner les portes en fer de la basilique réalisée par Chillida avec une certaine ascèse et les apôtres en bronze d'Oteiza qui vibrent de tensions existentielles. Ainsi jusqu'au terme du parcours, la quête métaphysique de l'un ressort mieux grâce à la violence expressive de l'autre. Une telle divergence évoque la fresque de l'école d'Athènes aux musées du Vatican : quand Oteiza-Platon montre la puissance de la théorie, le doigt de Chillida-Aristote pointe la gloire de la matière. Vingt ans après leur disparition, cette première exposition conjointe rend hommage à ces deux personnalités uniques en faisant dialoguer de manière significative leurs oeuvres.