Hommage à Agustin Ibarrola

La disparition d'Agustin Ibarrola rappelle son parcours engagé pour la paix et la démocratie, au coeur de la scène artistique basque.

Né à Basauri en 1930, Agustin Ibarrola abandonna l'école à 11 ans, découvrit l'art à 14 ans, exposa ses premières toiles à 18 ans, avant de partir à Madrid suivre les cours de Velazquez Diaz et de produire durant 70 ans une oeuvre majeure, largement sous-estimée.

Grâce à des petits travaux, il séjourna à Paris pour y découvrir les avant-gardes, du symbolisme à l'art abstrait. Ensuite il participa à la création du groupe Equipo 57, proche du constructivisme, afin de rapprocher l'art des ouvriers, au lieu de créer pour les riches. Avec Jorge Oteiza, il participa à toutes les expérimentations artistiques des années 50.

Torturé en 1963 pour militance communiste, Agustin Ibarrola continua de produire des oeuvres anti-franquistes depuis la prison de Burgos, des peintures ou encore ses "sculptures de pain", à nouveau exposées cette année à l'Arco. En 1975, des membres de l'extrême-droite brûlèrent sa maison atelier d'Ibarrangelu. Il réalise entre 1982 et 1985 son oeuvre la plus connue, en peignant 800 troncs de la forêt d'Oma, à proximité des grottes de Santimamine, célèbres pour leurs peintures rupestres. Pour ce travail, Agustin Ibarrola reprend le vocabulaire des formes géométriques de Equipo 57 pour les appliquer dans la nature et donner aux arbres une nouvelle présence. Cette oeuvre va subir non seulement les agressions météorologiques, mais elle va également être soumise au vandalisme des acolytes de l'ETA qui abattirent une centaine d'arbres au début des années 2000, en guise de représailles contre les prises de position politique de l'artiste pacifique.

Jusqu'à ces dernières années où la maladie l'empêcha de créer, Agustin Ibarrola aura fait oeuvre de tout bois et de toute liberté.

Immersion dans la forêt peinte d'Oma

En Biscaye, dans la réserve naturelle d'Urdaibai, la forêt peinte par Agustin Ibarrola est le modèle achevé d'une exposition immersive.

La forêt peinte d'Agustin Ibarrola offre une expérience immersive singulière, en tous points irréductible à celle que les musées promeuvent sous forme de spectacles depuis une décennie. Quand l'artiste décida en 1982 de peindre des centaines de troncs d'arbres dans la forêt proche de sa ferme, il réalisa une oeuvre de Land Art parmi les plus connues au monde. La célèbre forêt d'Oma plonge en effet le visiteur dans un nouveau rapport à la nature, aux ancêtres et à l'art.

Tout d'abord, la forêt peinte d'Ibarrola est une immersion active qui transforme le spectateur en acteur d'une oeuvre ouverte. Composées de signes ou de silhouettes humaines, les scènes abstraites ou figuratives se font et se défont suivant la position du promeneur. En travaillant sur l’espace, Ibarrola a représenté des images à partir de troncs situés sur des plans différents, de sorte que si un seul arbre suffit parfois à exprimer une figure, le plus souvent il faut en observer plusieurs pour saisir l'oeuvre. La forêt d'Oma fait ainsi l'économie de la technologie digitale mise en avant par les musées qui submergent le spectateur dans un faisceau d'informations comparables aux animations du Futuroscope, celles qui promettent de vivre une tornade au cœur de grands écrans LED. De plus, comme la perception des lignes et des dessins tracés sur les troncs de la forêt d'Oma change selon le point d’observation, l'oeuvre échappe à une saisie mentale et oblige le visiteur à se déplacer sans cesse. Toujours en point de mire du désir de la voir, l'oeuvre demeure aussi insaisissable que l'horizon de l'art.

Deuxièmement, la forêt d'Oma immerge le visiteur dans une temporalité plus dense. En effet, le travail d'Ibarrola se réfère à l'art rupestre des grottes voisines de Santimamiñe. L'artiste a pratiqué la peinture sur les troncs de pins en employant la technique des troglodytes pour peindre les formations rocheuses. Cette approche de l'art permet de découvrir cette "âme de la nature" omniprésente dans les visions ancestrales du monde. Par ce biais, Ibarrola désirait rétablir la relation perdue entre l’art et la nature.

La troisième immersion rendue possible par la forêt d'Oma est aussi la plus déstabilisante, puisqu'il s'agit d'une oeuvre disparue. La forêt peinte originelle ayant dû être fermée à la visite en 2018 à cause d'une maladie des pins liée à un champignon d’origine nord-américaine, aujourd'hui l'œuvre visible est une reproduction à l'identique dans un massif attenant. Cette gigantesque "migration" réalisée par la députation de Biscaye avec des pins du même âge que ceux peints par Ibarrola au milieu des années 1980 est composée d'environ 800 troncs d'arbre sur 12 hectares. La forêt d'Oma s'oppose ainsi à la numérisation des oeuvres des grands peintres qui permet de les manipuler, de les dilater, de les animer sur les murs des musées en mal d'immersion., La nouvelle forêt peinte, accessible au public dans son intégralité depuis l’été 2023, interroge la différence entre la copie et l'original. La nouvelle forêt identique et pourtant distincte de l'ancienne produit le sentiment troublant d'être immergé dans une copie auréolée par la mort des arbres et la fragilité de l'art.

La forêt peinte d'Oma donne lieu à une triple immersion. L'une réenchante la nature inaccessible, l'autre renoue avec l'époque néo-lithique et la dernière nous ramène à l'oeuvre originelle d'Agustin Ibarrola. Trois perspectives pour une oeuvre inclassable.

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