Koldobika Jauregi parmi ses oeuvres
Disparu en juin 2024 à l'âge de 64 ans, Koldobika Jauregi continue d'être présent à Alkiza, au coeur du Guipuzkoa, grâce au parc Ur Mara.
Avec les belles journées du mois de mai survient parfois un insidieux "mal du printemps", l'étrange mélancolie éprouvée face à l'éclatante renaissance de la nature, tandis que nos morts sont partis à jamais, inexorablement. Toutefois Koldobika Jauregi continue d'être présent parmi nous, à Ur-Mara. En ce printemps 2025, le sculpteur semble renaître à Alkiza pour faire un pied de nez à sa mort subite de juin 2024. Sa veuve et sa fille ont réouvert ce lieu dédié à l'art dans la forêt qui jouxte leur maison. Artistes toutes les deux, Elena Cajaraville et Gerezi Jauregi savent bien que les sculptures de Koldobika poursuivent leur dialogue avec la montagne ainsi qu'avec les visiteurs de cet espace d'art expérimental ouvert depuis 15 ans.
Koldobika Jauregi et Elena Cajaraville avaient été inspirés par l'île musée de Hombroich, prés de Dusseldorf où le sculpteur a longtemps séjourné, et bien sûr par le musée Chillida-Leku, de celui qui fut d'abord son maitre avant de devenir son ami fidèle. Aux antipodes de la mélancolie, Ur Mara permet de ressentir la présence de celui qui nous a quitté sans pouvoir dire adieu. Ses oeuvres s'y déploient avec la nature. Les couleurs évoluent, formes et matières répondent aux saisons, comme si Koldobika Jauregi poursuivait son oeuvre placée dans les mains du temps.
Au terme d'une petite route de montagne sinueuse, Ur Mara occupe un carrefour important entre le Pays basque et d'autres continents de l'esprit. Cette impression est due peut-être aux nuances japonisantes de sa maison et à l'espace dédié à la pensée de Thoreau. Fin décembre 2023, à l'invitation de Koldobika Jauregi j'avais ressenti la puissance poétique et physique d'Ur Mara, malgré les conditions hivernales. Alors fermé au public, le parc était offert aux averses, parcouru par des rafales de vent froid. Nous parlâmes des forces telluriques ressenties au milieu de ses sculptures, ainsi que de la symbiose entre son art et la nature, capable d'élargir la sensation d' appartenance au monde. A Ur Mara, la vie devient plus vaste que notre conscience individuelle.
Toutefois le travail de Koldobika Jauregi n'a jamais constitué une vaine tentative pour échapper au temps. Ses oeuvres sont une célébration de l'éphémère. Avec une sensibilité proche du monde asiatique et de ses fameux mondes flottants, l'artiste d'Alkiza exalte la précarité du présent. Ce goût pour l'impermanence tient à sa relation avec la nature. Si son enfance paysanne le liait charnellement aux cycles des saisons, sa vie de sculpteur lui permit d'étudier la matière avec une approche poétique et la disparition contenue dans chaque phénomène naturel. Par ailleurs, l'oeuvre de Koldobika Jauregi est aussi porteuse d'une profonde dimension humaine. Pendant dix ans il fut l'auteur des sculptures remises pour le Festival du film et des droits de l'homme à Donostia. Collaborateur assidu d’amnistie internationale, son travail incarne les valeurs de justice, de solidarité et d'égalité. Conseiller municipal depuis 2007, sur le plan local Koldobika Jauregi a aussi promu plusieurs initiatives pour le développement culturel et social d'Alkiza.
En juin 2024, ce fut trop tard pour revoir Koldobika Jauregi et écrire un article sur Ur-Mara. Quelques semaines avant le premier anniversaire de la disparition du sculpteur d'Alkiza, les paroles de Jean Cocteau sonnent d'autant plus justes à propos de Koldobika Jauregi : "Faites semblant de pleurer, mes amis, puisque les poètes ne font que semblant d'être morts".
Des émotions artistiques au bord du ciel
A Ciboure, la galerie Arte Bideak présente Zeruertzean (Sous l'horizon) de Koldobika Jauregi. Le ciel se rapproche de la terre et le Pays basque embrasse l'orient.
Reconnu dès les années 1990 par Eduardo Chillida, Koldobika Jauregi a réalisé en 2007 une exposition personnelle au Guggenheim qui lui a valu un franc succès publique et critique. A Ciboure, les noirs et les bleus de l'artiste d'Alkiza saisissent l'instant ultime avant la nuit, la dernière métamorphose qui précède la confusion du ciel et de la terre. En basque, l'horizon signifie mot à mot "bord du ciel", et c'est exactement là où Koldobika Jauregi se penche pour mieux éprouver la sagesse orientale et saisir la beauté de la nature avec une sensibilité nouvelle. La scénographie tient à une ligne qui figure l'horizon sur les murs de la galerie, reliant comme un collier de perle les tableaux, les dessins et les sculptures.
Au premier coup d'oeil, les oeuvres de Zeruertzean mènent de l'abstraction lyrique à la pensée orientale. Koldobika Jauregi s'inspire de cette tradition où l'espace n'est plus un cadre vide et absolu, mais un milieu liquide, avant tout ressenti comme une force vivante. Le graphisme et la calligraphie d'extrême orient participent pleinement à la réussite esthétique des pièces. Par ailleurs, ses oeuvres influencées par l'esprit zen font l'éloge de la simplicité. On reconnait aussi la spontanéité du geste, autre trait fondamental du zen. La main et l'esprit ne font plus qu'un, à l'instar du ciel et de la terre réunis par la ligne d'horizon. Par ailleurs, les tournesols et les étoiles rappellent les manies formelles de l'artiste, avec des feuilles d'or qui surgissent en étincelles de bonheur.
Ainsi Koldobika Jauregi réinvente l'horizon et laisse surgir l'émouvante unité du monde. La magie du crépuscule tient à une ligne évanescente, ultime baiser de lumière avant la nuit. Quand l'instant croise l'éternité.