Eduardo Chillida vivant
L'oeuvre mondialement célébrée d'Eduardo Chillida, disparu le 19 août 2002, continue d'insuffler un vent d'aventure au Pays basque. Son geste ouvre un horizon à explorer.
Tout grand artiste vit de ses plus intimes contradictions. Eduardo Chillida ne fait pas exception. A la fois classique et transgresseur, auteur d'une oeuvre fragile et monumentale, rivé à l'abstraction et glorifiant la matière, enraciné au Pays basque et ouvert à l'universel, ancien gardien de but et théoricien de l'art, poète et forgeron, Eduardo Chillida est reconnu comme l'un des génies de la sculpture du vingtième siècle. Au cours de sa vie, il a remporté tous les prix, il a vu ses sculptures exposées partout, et vingt ans après sa disparition, son oeuvre semble plus que jamais novatrice et inspirante.
Eduardo Chillida fut d'abord un fabuleux technicien de la matière. Maître du fer, il a aussi travaillé le bois, le béton, le granit, l’albâtre et même le papier. Ses oeuvres qui sculptent l'espace et l'air ont aussi pris en compte sa fameuse lumière noire : "Je viens d’un pays qui a une lumière noire". Ses formes abstraites nous ramènent au plus près de la réalité sensible. Cet artiste de la modernité par excellence envisage l’art comme moyen d'accès au monde dans sa totalité. D'où sa proximité avec la philosophie de Martin Heidegger qui admirait son travail.
Les oeuvres d'Eduardo Chillida nous libèrent des chaines de la sensibilité et de l'idéologie : elles parviennent au royaume de l'inconnu. Ses sculptures épurées font apparaître la matière dans toute son immédiateté. Dire qu'elles ouvrent sur l’invisible, c'est reconnaitre qu'elles montrent ce que l'on ne voit plus. Cet intérêt d'Eduardo Chillida pour les limites du visible consiste à mieux révéler les richesses d'une réalité insondable. De là, son travail sur le vide et les espaces ouverts qui laissent venir l'altérité, comme si la manifestation du vide constituait une structure d'accueil pour l'apparition d'autre chose. Ses sculptures monumentales ne définissent jamais des endroits clôts, mais des lieux ouverts. En quelque sorte, la valeur éthique de son travail repose sur la présence sensible du vide qui laisse la place à l'autre, à la discussion. Au doute.
Eduardo Chillida ne désire pas occuper ou posséder l'endroit : il est avant tout question d'être solidaire avec un lieu. L'inscription de ses oeuvres plus ou moins monumentales dans la nature aspire sans cesse à retrouver une relation harmonieuse avec le monde. Ainsi en 1977, dans sa ville natale de Saint-Sébastien, l'artiste implique le vent, les rochers et l'océan qui forment part de l'une de ses oeuvres les plus emblématiques : Le peigne du vent. Les bras d'acier sont confondus avec les rochers dans lesquels ils s'incorporent comme des branches. A son rythme, la mer joue avec la structure mise en place et les vents sont peignés au passage. A nous de voir leur chevelure.
Les conceptions esthétiques d'Eduardo Chillida sont intimement liées à des valeurs humaines. Rebelle contre la violence, l'artiste a toujours refusé "l'ambiguïté confortable et funeste pour la collectivité" et s'opposa publiquement à l'action de l'ETA. Ainsi Le peigne du vent qui symbolise les aspirations à la paix au Pays Basque a servi de lieu de ralliement à de nombreuses manifestations pacifistes.
Au-delà de son pouvoir représentatif évident, toute oeuvre d'art majeure participe à la création de notre réalité. Que serait l'Italie sans ses artistes ? Que serait le Pays Basque sans ses sculpteurs qui révèlent des réalités avec laquelle nous apprenons à vivre ? Cet horizon qui fait partie entière des oeuvres d'Eduardo Chillida les rend riches d'une promesse d'apparition. En sacralisant l'altérité, de telles sculptures sont des portes ouvertes sur l'invisible. C'est à nous de les franchir. Le Pays basque lui doit cette utopie sensible.
La contribution de Chillida et de d’Oteiza à l'histoire de l'art
Le musée San Telmo de Donostia présente Jorge Oteiza et Eduardo Chillida. Dialogue dans les années 1950 et 1960. Une rencontre entre l'idéalisme et le pragmatisme.
Entre 1948, lorsque Jorge Oteiza revient d'Amérique latine tandis qu'Edouardo Chillida se rend à Paris pour devenir sculpteur, et 1969, année où Oteiza achève sa frise d'apôtres pour la basilique d'Arantzazu alors que Chillida installe une œuvre monumentale devant l'Unesco, ces deux figures majeures de la sculpture basque auront connu la consécration internationale. Avant le temps des rivalités, l'amitié et la participation à des projets communs ont suscité un intérêt sincère pour leur travail respectif.
La belle réussite de cette exposition consiste à mettre en avant les similitudes entre les oeuvres pour rendre plus visibles ces deux approches différentes de l'art. Car les thèmes similaires renvoient toujours à des motivations divergentes, et si la quête spirituelle d'Oteiza vise un idéal, Chillida se concentre avant tout sur le matériau et l'expression. Oteiza multiplie ainsi les oeuvres expérimentales de petit format alors que Chillida travaille sur des pièces de plus grandes dimensions, adaptées à son exploration de la matière. En outre, les titres scientifiques d'Oteiza (A une pure construction plate d'unités positives-négatives) contrastent avec la poésie de Chillida (l'enclume du rêve). En suivant l'ordre chronologique, la mise en scène de ce dialogue dispose les oeuvres face à face, à l'écoute l'une de l'autre et parfois les mêle. La première salle consacrée à la figure humaine donne le ton de l'exposition en montrant que si les deux artistes s'attachent à réduire la figure à l'évidence, Oteiza vise la forme essentielle alors que Chillida travaille la sobriété de son expression. De même, la salle dédiée à leurs travaux pour le sanctuaire d'Arantzazu fait résonner les portes en fer de la basilique réalisée par Chillida avec une certaine ascèse et les apôtres en bronze d'Oteiza qui vibrent de tensions existentielles. Ainsi jusqu'au terme du parcours, la quête métaphysique de l'un ressort mieux grâce à la violence expressive de l'autre. Une telle divergence évoque la fresque de l'école d'Athènes aux musées du Vatican : quand Oteiza-Platon montre la puissance de la théorie, le doigt de Chillida-Aristote pointe la gloire de la matière. Vingt ans après leur disparition, cette première exposition conjointe rend hommage à ces deux personnalités uniques en faisant dialoguer de manière significative leurs oeuvres.
Un contre-poids artistique face à Newton
Au musée Chillida-Leku, l'exposition Gravité Zéro réunit une trentaine d'oeuvres par lesquelles Eduardo Chillida combat la physique classique.
La lutte contre la gravité fut une constante créatrice de Chillida. Les Peignes du vent incarnent ainsi la dimension éthérée de son travail où les sculptures ont tendance à occuper l'espace pour mieux prendre leur envol. Plus précisément, les 35 oeuvres sélectionnées dans la ferme Zabalaga témoignent de cette rébellion contre la force d'attraction des objets au sol. Créées dans l'intimité musicale de son atelier ou dans le bruit et la fureur d'un hangar de métallurgie, les masses de Chillida visent à une élévation contre-nature. L'exposition valorise par ailleurs la profonde réflexion de Chillida à travers les domaines scientifique, philosophique, poétique et spirituel.
Gravité Zéro débute avec une esquisse de Lieu de rencontres III, oeuvre aérienne de plusieurs tonnes, installée à 70 centimètres du sol en 1978, à Madrid. Parmi les autres pièces les plus marquantes, la série des Gravitations, caractéristique de sa trajectoire, consiste en des feuilles de papier découpés, cousues et suspendus en l'air par des cordelettes afin de produire une sensation d'apesanteur. Ces reliefs sculpturaux matérialisent les oppositions du noir et du blanc, du vide et du plein, du lisse et du rugueux, fondamentales au langage de Chillida. L'importance accordée à l'espace libre entre deux couches de papier introduit aussi la légèreté. Hommage à Calder, son âme-soeur contre la gravité, Hommage à Saint Jean de la Croix ou encore Hommage à Bach soulignent les liens spirituels et les références de l'artiste qui utilise les jeux d'ombres et de lumières pour délester les masses.
L'exploration artistique de Chillida éclaire d'autres forces invisibles débordant notre expérience commune du monde. En quelques sortes, pour ce génie basque rien n'est plus grave que la légèreté.
Eduardo Chillida en trois éléments
L'actuelle exposition du musée Chillida-Leku, "Harri, Lurra, Huts" montre jusqu'au 30 mai l'exploration de la pierre, de la terre et du vide par le sculpteur d'Hernani.
La cinquantaine d'oeuvres exposées sur les deux niveaux de la ferme Zabalaga montrent les recherches esthétiques et métaphysiques de Chillida avec des matériaux qui ne sont pas le fer et l'acier, emblématiques de sa gloire internationale. Au rez-de-chaussée, l'aura organique des grandes sculptures de pierre sont saisissantes par leur masse imposante et l'étonnante sensation de légèreté qui s'en dégagent. Chillida fait entrer la lumière dans la pierre en creusant des cavités aux angles non droits, sources de mouvement. De plus, ces pièces asymétriques changent d'apparence suivant la position des visiteurs. Une rémanence des études d'architecture réalisées par Chillida à Madrid est perceptible dans chaque oeuvre.
A l'étage, les sculptures de terre cuite et d'autres petites pièces en pierre figurent la même puissance d'invention. C'est en découvrant la céramique avec Miro dans les années 1970 que Chillida a travaillé la matière relativement molle de la terre de Chamotte. Les pièces qui sortent du four après un jour de cuisson révèlent alors une couleur singulière, toujours imprévisible. Réalisées d'un seul tenant, ces sculptures de quelques dizaines de kilos font penser à des pièces de puzzle emboîtées.
Pour la section consacrée au vide, l'albâtre s'avère le matériau adéquat. Comme un écho à la pensée asiatique, Chillida utilise le vide en tant qu'énergie majeure. Le vide occupe les espaces creusés parfois au marteau hydraulique pour des formes géométriques en quête de lumière. Ainsi "Montagne vide" incarne le projet avorté d'excaver la montagne Tindaya à Fuentaventura. Le vide est prégnant dans l'oeuvre de Chillida comme le silence qui fait vibrer les notes de musique. Et au final, chaque pièce de l'exposition reste une expérimentation unique.