Dolores Marat, entre émotions et beautés troubles

A l'occasion des 7 ans de la galerie L'Angle, Didier Mandart présente à Hendaye une rétrospective exceptionnelle de Dolorés Marat, photographe majeure de la scène internationale. Avec 45 tirages emblématiques, l'exposition L'arbre qui marche fait découvrir une artiste dont l'oeuvre marque aujourd'hui l'histoire de la photographie.

Née à Paris en 1944, placée à l'Assistance publique, couturière, autodidacte, laborantine pour un magazine de mode, photographe de rue longtemps méprisée par le système qui l'acclame aujourd'hui de New York à Paris, le parcours de Dolorés Marat est une somme d'abnégations contenues par la beauté de ses images foudroyantes. Au-delà d'une simple captation de la lumière, les oeuvres de la photographe sont en résonance avec ces choses simples dont elle parvient à saisir l'aura. "Je n'ai pas de technique. La photographie, c'est de l'émotion. Je marche toujours avec mon Leica, et je photographie si je ressens une profonde émotion. Mes photos gardent les souvenirs de ces moments, et je veux les partager avec le public.", déclare l'artiste.

La photographe d'Avignon partage avec le galeriste Didier Mandart les mêmes exigences en matière d'images. Ils ont ensemble sélectionné ses meilleurs clichés, liés à des moments clefs de sa vie. Refusant les classifications et par amour du mélange, l'accrochage exalte une harmonie de couleurs, deuxième caractéristique de son travail. Parmi les rouges, les verts, les jaunes, apparait sa passion pour l'heure bleue, entre le jour et la nuit. Des lumières atténuées et crépusculaires dominent. Aussi les tirages sur papier japonais manufacturé magnifient les couleurs sensuelles. Des paysages de Jordanie, de Syrie, ou méconnaissables comme ceux de New York ou Paris, des portraits d'animaux, des silhouettes humaines tissent cet univers à la fois onirique et ancré dans la vie. "S'il n'y aucune légende, c'est pour libérer l'oeil", explique l'artiste.

Dolorés Marta photographie ce qu'elle voit. La perfection de chaque image est une somme d'imperfections. Une fois les réglages prêts, les photos se font en marchant, à la prise de vue : l'artiste attrape l'instant décisif. Ses images exaltent le flou de la vie parce qu'elle ne sont pas faites de retouches et de cadrages, mais d'émotions pures. Et si on a coutume de dire que les photographes montrent le monde avec leurs yeux, Dolorés Marat le partage avec son âme. Voilà comment elle raconte l'histoire de la photo qui donne le titre de l'exposition : "En sortant la nuit d'une galerie d'art, j'ai eu l'étrange impression d'être suivie dans la rue vide. Je me suis retournée en prenant une photo : le mouvement de ma prise de vue a saisi un arbre qui marche..." Ses images sont des rencontres improbables. Elles révèlent ce que le monde sensible a d'impalpable; la fragilité des instants. Ses photos troubles, quasi ratées, sont au bord du miracle. L'absence de netteté évite de figer dans une fausse éternité immobile la réelle beauté de l’évanescence. Plutôt que de chercher un ailleurs, ses photos suggèrent le retour à la finitude. En résonance avec la vie, elles conservent le mystère de l'existence pour donner à voir un quotidien surréel. A la lisière des mondes, de telles images ressemblent à des hallucinations ou aux photogrammes d'un film. L'expérience sensible et intime de chaque photo est aussi riche et saisissante qu'un conte fantastique. Dans le texte de présentation, Didier Mandart rapproche avec raison l'atmosphère des images de Dolorés Marat et le cinéma de David Lynch. A partir de l'univers quotidien, la photographe de rue saisit des univers parallèles, fragiles et soudains comme les rêves.

Dolorés Marat partage ces instants d'émerveillements où soudain le réel nous apparait. Animée par la foi que l'art relie les créatures par le regard, elle photographie la distance qui sépare les êtres solitaires, l'abîme qui isole au milieu d'une splendeur insaisissable. Comme si la vie sans photographie nous échappait à jamais.

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