Eugène Green sonde la liberté grâce au mythe basque

Eugène Green est l'un des cinéastes européens les plus singuliers. Traversé par des réflexions philosophiques et une approche spirituelle exigeante, son nouveau film, Atarrabi et Mikelats, revisite un mythe basque pour éclairer le sens de nos existences.

Quel sens accordez-vous au mythe d'Atarrabi et Mikelats ?

Le propre d’un mythe c'est d’être intemporel, et d’avoir la capacité d’éclairer tous les présents. L’histoire d’Atarrabi et de Mikelats illustre bien des problèmes de notre époque, et je commence le film par des images d’une autoroute pour faire comprendre que ce récit se situe dans le temps de notre existence présente. Mikelats croit à la liberté totale de l’homme. Par la raison, il pense échapper à la condition humaine qui comporte la finalité. Atarrabi, au contraire, accepte le mystère de notre condition, avec l’humilité que cela implique, et bien que la raison des hommes dise qu’il ne peut pas recevoir la lumière, parce qu’il n’a plus d’ombre, il continue à être bon, et à manifester de l’amour. Le dénouement montre qu’il avait la grâce, et qu’il ne faut pas juger les êtres selon des signes extérieurs. Le point de vue de Mikelats est celui des jésuites, tandis que le destin de son frère illustre la pensée de Port-royal (il ne faut pas oublier que ces deux conceptions de l’homme sont nés au Pays basque !). Cette opposition existe encore aujourd’hui.

Dans quelle mesure la présence du surnaturel correspond à votre parti pris esthétique ?

Le surnaturel fait partie de la nature, et je l’apprécie dans la culture basque. Les personnages de Mari, des laminak et de Basajaun permettent d'incarner la présence spirituelle dans le monde sensible. C’est l’essence de l’art cinématographique : filmer des éléments du monde matériel, pour faire apparaître au spectateur une réalité cachée, d'essence spirituelle.

Ce dernier film présente-t-il une expérience inédite dans votre oeuvre ?

C’est la première fois que je tourne un film de fiction dans une langue que je ne parle pas. Avec Audrey Hoc, mon assistante linguistique, nous avons fait jouer les acteurs selon ma manière particulière, destinée à faire ressortir leur intériorité profonde, qui devient celle de leur personnage. Audrey a fait respecter la diction. J’ai écrit le scénario en français, ensuite les dialogues ont été traduits, avec beaucoup de soin et de sensibilité par Itxaro Borda.

En outre, c’est peut-être mon film où le paysage joue le plus grand rôle, car les personnages évoluent dans le monde de la spiritualité syncrétique des Basques, entre Dieu et Mari, et l’un et l’autre sont présents dans la nature.

Pourquoi avoir choisi de tourner en basque ?

J’ai défini le cinéma comme « la parole faite image », c’est-à-dire le plan cinématographique pensé comme la parole telle qu’elle était conçue avant le 18ème siècle : un corps sonore avec une âme et un mystère irréductible à un « sens » unique. J’utilise la parole pour faire ressortir l’intériorité des êtres, et dans ce film fondé sur la culture basque, il était essentiel que la parole fût basque.

Après trois romans et un documentaire consacrés au Pays basque, votre profonde affinité pour cette culture n'est plus à démontrer. Comment expliquez-vous cet attrait ?

Le Pays basque représente une culture dans laquelle existe encore un sentiment de la sacralité du monde, en particulier de la nature, et une vision du monde où l’homme trouve sa juste place, non pas comme dominateur par la Raison, mais comme l'un des éléments de la création. En plus, par la défense de leur langue, la plus ancienne de notre continent, les Basques se sont illustrés dans la défense d’une humanité, et d’une Europe, dont la force vient de sa diversité.

Interview réalisée le 16 juillet 2021.

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