Le sillon poétique de Paul Urkijo
En portant la mythologie basque à l'écran pour la deuxième fois après Errementari, Paul Urkijo est devenu l'une des promesses du cinéma fantastique européen. Mais au lieu d'évoquer les nombreuses thématiques d'Irati, je m'interroge plutôt sur l'équilibre à tenir entre les ambitions d'un cinéaste doué et les moyens mis à sa disposition : comment réussir un film fantastique avec 4,3 millions d'euros ?
Sans la grosse artillerie du cinéma américain, la qualité d'Irati tient d'abord au rendu visuel et à l'engagement esthétique du jeune réalisateur qui a choisi de magnifier la nature. Tandis que les grosses productions doivent composer un spectacle impressionnant d'effets spéciaux et de combats interminables pour légitimer leurs millions de dollars, la dimension artisanale donne lieu à une évocation visuelle permanente. Son souffle créatif renvoie à la magie du cinéma. Comme si la magie d'Irati tenait à ce budget relativement restreint, Paul Urkijo a su faire preuve d'ingéniosité pour suggérer deux heures d'émotions à partir d'images ouvertement poétiques. Le cinéma fantastique basque fait d'abord appel à l'exaltation de la nature pour obtenir les faveurs d'un public de plus en plus large.
En vérité, le protagoniste majeur du film est la nature, d'où son titre: Irati. Au lieu d'éblouir le spectateur avec des scènes de combats extraordinaires et des monstres plus fabuleux les uns que les autres, le jeune réalisateur filme le poumon des forêts, la transcendance des montagnes, la puissance des tempêtes et les mystères érotiques des grottes. Avec de riches contrastes de lumière, Paul Urkijo fait appel à tout l'éventail des émotions procurées par la nature, le véritable trésor à sa disposition au Pays basque. De fait, l'importance des lieux du tournage définit une bonne partie de sa réussite, et les auteurs de Games of Thrones s'en sont bien rendu compte en venant tourner plusieurs scènes sur la côte.
Les prises de vue dans les forêts pleines de lichens d'Iraty, d'Opakua, d'Urbasa, les grottes la grotte de Baltzola et de Sare, plongent le spectateur dans les sites naturels du Pays Basque. La photographie exalte la présence physique et sensorielle des paysages en montrant le vent suspendu aux arbres, les menaces du ciel, la pureté de l'eau d'un ruisseau où l'on voit les pieds d'Eneko et ceux d'Irati par transparence. Rien de plus envoûtant que l'atmosphère boisée et les brumes parviennent à nous immerger dans le monde rural inhospitalier et montagnard d'Irati.
La dimension envoutante du film tient plus aux charmes de la nature qu'à l'apparition de Sugaar, du cyclope Tartallo ou de la fulgurante déesse Mari. Les effets spéciaux contribuent à cette vision magnifiée de la nature puisque les êtres fantastiques expriment les forces alliées ou menaçantes de la nature. Si la mythologie accorde une âme à la nature, Paul Urkijo est parvenu à la filmer jusque dans les stalagmites et stalactites que des jeux d'ombres suggestifs animent dans la grotte. La nature transparaît aussi avec le jeu de l'actrice Edurne Azkarate qui a dû oublier les codes de la société pour incarner la lamia Irati.
Au final, Irati m'a donné envie d'aller crapahuter en montagne, de me perdre dans une forêt profonde pour y respirer le parfum des mythes basques et découvrir encore plus loin, toujours plus haut, l'imprenable forteresse de Loarre qui domine le paysage sublimé par Paul Urkijo. Car le trésor de Charlemagne ne vaut rien comparé aux richesses de la nature.