L’art zen de Tsai Ming-Liang

Les hasards n'existent pas dans le cinéma, puisqu'il y est avant tout question d'investissement et de création. En cette toute fin de printemps, tandis que deux cinéastes majeurs font, à une semaine d'intervalle, du repérage dans les rues de Donostia, on peut considérer le Pays basque occupe une case sur l'échiquier cinématographique mondial. Tsai Ming-Liang, taïwanais d'origine malaysienne et l'italien Nani Moretti, plus connu du grand public, ont obtenu des prix parmi les plus prestigieux : Tsai Ming-liang a reçu le Lion d'or de Venise en 1994 et Nani Moretti la palme d'or à Cannes en 2001. Après que Woody Allen ait tourné "Rifkin's Festival" à Donostia, les deux réalisateurs ont succombé à l'attraction de la ville et de sa région. Nani Moretti veut y filmer quelques séquences de son prochain long métrage tenu secret, tandis que Tsai Ming-Liang envisage le tournage intégral de son prochain film au Pays basque. Si le romain connait la ville pour avoir présenté en 2001 "La chambre du fils" au Zinemaldia, la présence de Tsai Ming-Liang, étonnante et plus significative s'explique par la recherche d'un environnement adapté au tournage de son dixième film consacré à un moine qui marche avec une extrême lenteur, pieds nus et en toge rouge, inspiré du moine bouddhiste Xuanzang.

Le miroir du cinéma donne souvent le pire et parfois le meilleur pour une région. Eviter les clichés pour saisir la vie concrète n'a rien d'évident pour les étrangers venus y séjourner à peine quelques semaines. Or, se voir avec les yeux de ces réalisateurs constitue une véritable opportunité pour prendre conscience de soi-même. Les basques savent qu'ils peuvent se voir autrement grâce aux regards étrangers. Deux indices donnent à espérer quant au regard de ces réalisateurs sur le pays basque. En effet, pour ses figurants au concert de Bruce Sprinsgteen à Anoeta le 21 juin, Nani Moretti veut des personnes originaires de Donostia, capables d'apprécier un concert debout. Aucune allusion à un style prétendument basque, style béret et d'autres facéties folkloriques. De même, les repérages de Tsai Ming-Liang ont évité le casco viejo et la Concha, au profit d'une ferme abandonnée d'Igueldo, de Pasia Antxo ou encore d'une usine abandonnée d'Errenteria. Etant donné que ses films d'art exigent un lieu approprié pour y faire cheminer son acteur fétiche Lee Kang-sheng, le cinéaste Taïwanais ne fera certainement pas de tournage à partir de carte postale.

De fait, les réalisations de Tsai Ming-Liang scrutent l'antinomie entre l'agitation urbaine et la pratique de la marche. Il montre une rébellion silencieuse incarnée. Cette marche méditative, constitue un exercice de respiration et de maitrise complète du corps, puisqu’après chaque respiration, le pas réalisé tient à une longueur d'un demi-pied. Le Kinhin est codifié dans le but d'atteindre une lenteur quasiment surnaturelle. Sans doute le film contemplatif de Tsai Ming-Liangréalisé au Pays basque sera une belle opportunité de découvrir les exigences de la lenteur en contrepoint de nosvies hystériques.

Gageons que ce nouveau regard venu d'ailleurs soit aussi enrichissant que celui de Victor Hugo lors de son passage en 1843, avec Juliette Drouet. Durant trois semaines, l'écrivain grava dans le coeur de notre pays des formules aujourd'hui connues de tous, notamment "la langue basque est une patrie". La mondialisation facilite les échanges avec les artistes venus de plus loin que Paris, comme un Tsai Ming-Liang de Taïwan. Sa vision du Pays basque renouvellera peut-être celle des habitants sur leur décor et leur vie quotidienne. Pour cette rencontre Tsai Ming-Liang a fait la plus grande partie du chemin, il nous reste un pas à faire pour le rejoindre.

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