Le philosophe et le phare de Socoa

La disparition du philosophe Nicolas Grimaldi est l'occasion de rendre hommage à son approche de la banalité du bonheur vécu à Ciboure.

Depuis l'acquisition de l'ancien sémaphore de Socoa en 1968, Nicolas Grimaldi avait trouvé au Pays basque un ancrage propice à la méditation et à l'écriture. Après avoir restauré le bâtiment en ruine, le philosophe d'origine corse éclaira notre post-modernité pendant environ 60 ans. Professeur émérite à la Sorbonne de la chaire d’histoire de la philosophie moderne puis de métaphysique, Nicolas Grimaldi avait choisit le Pays basque pour vivre une autre relation au temps et à l'espace, en parfait accord avec ses méditations sur le bonheur et le désir.

Ce recul à l'égard du monde entre en résonance avec la plupart de ses oeuvres consacrées à la condition des êtres humains, sans cesse tourmentés par la question de savoir que faire pour ne pas rater leur vie. Dans le sillage de Pascal, Nicolas Grimaldi étudia notre incomplétude à partir de l'ennui et l'inquiétude, mais sans jamais sortir Dieu du chapeau.

Depuis l'ancien phare de Socoa, le philosophe analysait le cercle vicieux de notre existence tout au long de laquelle le présent nous semble être insupportable du simple fait qu'il ne correspond jamais à l’exaspération de nos attentes. Non seulement la perfection n'est pas de ce monde, mais à force d'imaginer toujours mieux, nous finissons par détester la réalité. Autrement dit les désirs creusent notre insatisfaction perpétuelle dans le temps.

A l'écart du manège de ce monde qui tourne en rond, Nicolas Grimaldi a pu explorer la tension entre ce que nous vivons et nos projections, pour lui apporter une solution. Car si l’homme est un être de désir condamné à l’inquiétude et à la déception, il est néanmoins capable de trouver la satisfaction à condition de vivre pleinement le présent.

Dans son Bref traité du désenchantement, le philosophe affirme non seulement que le monde ne nous trompe pas, mais il situe le bonheur dans la banalité. Tout simplement. Nous appelons banal ce qui ne correspond pas à nos espérances. Or, le banal n’a rien d’insignifiant : c’est la vérité ordinaire de notre vie. Et accepter la banalité rend heureux. Loin d'être un sophisme, cette analyse témoigne d'une expérience vécue au jour le jour par Nicolas Grimaldi, notamment au Pays basque. Si le philosophe n'a cessé de souligner dans quelle mesure notre exigence d’exceptionnel rend la vie insupportable, en parallèle il a mis en avant la possibilité d'agir sur nos désirs et notre imagination. Certes, d'une certaine manière tout est vain, mais il revient à chacun d'entre nous d'ajuster ses attentes. Finalement l'univers de Nicolas Grimaldi n'a rien de dramatique, il relève d'une certaine confiance en la vie ordinaire.

Toute l'oeuvre de Nicolas Grimaldi propose de saisir la beauté du monde et de la vie dans chaque instant ! Ici et maintenant, sans attendre. Cette modération de nos désirs correspond à une certaine responsabilisation de l'individu. Sa philosophie est une sagesse antique, classique et moderne. Aujourd'hui plus que jamais nécessaire. Son diagnostic de la misère humaine est d'actualité : soumise au pouvoir des images, l'époque est aveuglée par les mirages des nouvelles technologies qui orientent l'existence des citoyens soucieux de consommer un à un tous les bonheurs proposés. Quand Instagram affiche le bonheur de vies retouchées, l'insatisfaction et la colère se révèlent partout dans le monde, sur le fil du rasoir des élections. Une promenade à l'ancien phare de Socoa est l'occasion de méditer avec Nicolas Grimaldi et d'élever nos vies ordinaires au bonheur.

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Danse avec la morte