Santos Bregaña, l'insaisissable designer

Originaire de Navarre, Santos Bregaña vit à Donostia depuis trente ans. Il nous reçoit dans son petit atelier, Laia, en surplomb de l'Urumea, face à la Tabakalera, sur l'autre rive. Notre conversation se déroule parmi une constellation d'objets qui semblent venus d'une autre planète.

Votre éventail d'activités est si important, qu'il semble aujourd'hui impossible de vous présenter, sans trahir votre démarche créatrice. Comment expliquer ce que vous faites ?

Je ne suis pas artiste, bien que j'expose dans des musées. Je ne suis pas architecte, bien que j'aie étudié l'architecture et que cette formation vive dans tout ce que je fais. Je ne suis pas gastronome, bien que mes objets aient figuré sur les tables d'El Bulli, Mugaritz, Noma, El Celler de Can Roca et des meilleurs restaurants de Tokyo, Sydney ou Chicago. Je ne suis pas typographe, bien que j'aie conçu des typographies. Je ne suis pas éditeur, bien que j'aie dirigé des publications. Je suis designer. Et le mot designer, si on le regarde de près, vient du latin "designare", qui signifie marqué d'un signe, dessiner, indiquer. Les designs sont des desseins. Pourquoi pas des marques tracées depuis un lieu supérieur. En poussant un peu la métaphore, on pourrait parler de dieu-signes : les signes que les dieux ont laissés écrits dans le monde sous forme de géométrie, de nombres, de couleurs et de formes. Le directeur artistique, le designer, serait alors un explorateur qui doit chercher et trouver ces signes. Il parcourt un chemin en trouvant les indices, les traces, les marques. En ce sens, ce que je fais ne consiste pas à inventer mais plutôt à découvrir. Je ne crois pas que je crée : je trouve. Mon ami, l'écrivain Harkaitz Cano, a appelé mon atelier une "fabrique de perplexités". C'est la meilleure définition que j'aie et je n'ai pas pu l'améliorer en vingt ans.

Avons-nous une chance de mieux ce que signifie le design et la création en revenant sur votre parcours professionnel ?

J'ai étudié l'architecture. J'étais le seul étudiant de première année à avoir validé toutes les matières. Puis, un jour, je suis arrivé devant la porte de l'école et une nausée m'a empêché d'entrer. Je ne suis pas revenu. Des années plus tard, j'ai compris que cette nausée était l'intelligence du corps disant quelque chose à une tête qui ne l'avait pas encore compris. L'architecture est devenue un enfer bureaucratique. Si j'avais continué, je rédigerais des rapports. Au lieu de cela, je fais des crucifix, des couteaux et des seaux à champagne. L'erreur était le bon chemin.

En 1995, j'ai commencé à travailler dans le design. En 1996, j'ai fondé l'Atelier Laia. Je suis arrivé à la gastronomie presque par accident, comme on arrive aux choses qui s'avèrent ensuite être les plus importantes. La première chose que j'ai trouvée fut le nom d'un restaurant : Mugaritz, "le chêne de la frontière". J'ai ensuite réalisé une vaisselle que Ferran Adrià a dit lui avoir changé la façon de cuisiner. En 2008, l'Art Directors Club de New York nous a décerné le prix Sphere pour récompenser le travail global réalisé pour le restaurant Mugaritz. Depuis lors, l'atelier n'a pas cessé de produire dans différents domaines : design industriel, graphique, architecture intérieure, édition, naming, typographie. Mes pièces se trouvent dans les collections permanentes de plusieurs musées et sur les tables des meilleurs restaurants de la planète. Je donne également des cours depuis des années dans les écoles d'architecture de Pampelune et Saint-Sébastien, ainsi qu'à la faculté des Beaux-Arts de Bilbao.

Je travaille encore avec un carnet et un crayon, comme au premier jour. En feuilletant ces carnets de vingt-cinq ans, je vois des formes qui se répètent sans cesse. Avec le recul, tout ce que j'ai fait n'est qu'un prétexte pour atteindre cette forme. Le nom que j'ai donné à un restaurant, la tasse à café en spirale, l'assiette rectangulaire qui a libéré le chef du cercle éternel, le cerf en acier qui est une console, le christ qui danse seul depuis mille ans. Cette forme que je poursuis, je l'appelle "masque". Elle est inaccessible, bien sûr. Et c'est précisément ce qui la rend utile. Si je l'attrapais, le jeu prendrait fin. Les prix, les restaurants, les expositions dans quarante pays sont les traces laissées par la course pour saisir le "máscara"...

Parmi la diversité de vos réalisations, y en a-t-il une dont vous êtes le plus fier ?

Mugaritz m'importe beaucoup. Je ne parle pas du prix de New York, bien qu'il fût beau. La nuit avant de concevoir Mugaritz, je ne savais pas si ça allait fonctionner. Et cette nuit-là fut meilleure que le prix. Ce dont je suis fier, c'est d'avoir construit dès le début un récit culturel autour de quelque chose qui n'existait pas encore. Donner son nom à ce Chêne à la frontière et voir ce qu'il est devenu aujourd'hui me comble. Ce n'est pas du design graphique ni du design industriel. C'est quelque chose qui ressemble davantage à l'alchimie : transformer des mots et des formes en une façon de comprendre le monde.

Maintenant si je devais choisir un seul travail dont je suis le plus fier, ce serait le crucifix que je suis en train de terminer pour l'Université de Navarre. Non pas parce que je suis religieux ni parce qu'il serait mon travail le plus connu, mais parce que c'est le plus difficile. Le sacré trouve difficilement sa place dans la modernité. Un bon ami m'a fait remarquer que le Christ danse depuis plus de mille ans dans les représentations de sa crucifixion, depuis les plus rigides avec les yeux ouverts jusqu'à celles qui expriment le geste du pied, le genou qui tourne, les bras qui s'expriment, la tête qui regarde le père. Cette danse si lente et si solitaire devait être poursuivie. Cela me semble quelque chose qui en vaut la peine. Plus que n'importe quelle vaisselle, aussi bonne soit-elle.

A part ce crucifix pour l'université de Navarre, quels sont vos projets actuels les plus importants ?

Ce que j'aime le plus dans mes projets actuels, c'est qu'ils n'ont rien à voir les uns avec les autres. Un crucifix et des anchois. Une sculpture dans un port et l'intérieur d'une bibliothèque. Une boulangerie et une coutellerie. Le sacré et le profane dans le même carnet, la même semaine. C'est sans doute la chose la plus honnête que je puisse dire sur ma façon de travailler : je ne pars ni d'une spécialisation, ni d'une niche, ni d'une marque personnelle. Je pars de cette question simple : quelle forme est la plus juste pour chaque chose ?

Parmi mes autres projets, à Getaria nous avons inauguré en juin une oeuvre sur le mur d'Artzape, au-dessus de l'ancien bassin du port. Les arrantzaleak (pêcheurs, en basque) y aiguisaient leurs couteaux sur le bord du mur en regardant la mer et en observant le temps. Ce geste, humble, répété, presque invisible, est le cœur de l'œuvre. Ce sont quatre pièces de bronze érodées, ambiguës, qui pourraient être des vertèbres de baleine, des amarres ou des figures de pêcheurs. Sur le mur, se trouve gravée dans une pierre à grain fin, une onde qui est à la fois la mélodie d'une chanson de Getaria du compositeur Tomás Garbizu et la trace du fil rasant la pierre. Et tout au long du couronnement du mur se trouve écrite les paroles de Garbizu avec la typographie du calligraphe de Getaria José Francisco de Iturzaeta, celui qui au XIXe siècle a appris à écrire à toute l'Espagne. L'œuvre n'ajoute pas un monument au port. Elle réactive plutôt une mémoire collective essentielle pour la côte basque.

Quelle représentation avez-vous du Pays Basque, en tant que designer ?

Le Pays Basque est avant tout une langue. L'euskera est la langue la plus ancienne d'Europe occidentale et personne ne sait d'où elle vient. Cela dit déjà beaucoup sur un endroit. Il y a une phrase qui m'accompagne toujours : "Izena duen guztia, ba da." (Tout ce qui a un nom existe.) C'est exactement ce à quoi je me consacre : donner un nom et une forme aux choses qui n'existent pas encore. Vivre dans un endroit où cette idée est presque une croyance populaire me semble un privilège extraordinaire.

Le Pays basque est aussi une frontière. Entre la mer et la montagne, entre la France et l'Espagne, entre l'ancien et le moderne, entre l'industrie et la nature. Les meilleurs endroits du monde sont des frontières. Mugaritz, le restaurant auquel j'ai donné son nom, signifie exactement cela : le chêne de la frontière. L'arbre qui pousse sur la ligne imaginaire entre deux territoires contraires. Cette tension permanente est là où je me sens le plus à l'aise et où je crois que naît ce qu'il y a de plus intéressant dans cette culture.

Mais si je devais garder une seule image du Pays Basque, ce serait celle-ci : le cimetière à côté de l'église à côté du fronton. À Ainhoa, au Labourd, le mur du cimetière est le mur du fronton. Vos ancêtres entendent le bruit de la pelote. Cette relation naturelle face à la mort, cette intégration du sacré et du quotidien, ce sens du territoire comme lieu où coexistent les vivants et les morts sans drame ni séparation, me semble l'une des choses les plus belles et les plus profondes que je ne retrouve nulle part ailleurs. Pour moi, le Pays Basque consiste dans cette capacité singulière à faire coexister des choses que l'on sépare soigneusement ailleurs. La langue la plus mystérieuse d'Europe et l'industrie la plus avancée. La mer et le caserío. La pelote et les morts. Le chêne à la frontière.

Dans quel sens, le Pays basque est une source d'inspiration pour l'Atelier Laia ?

Ce que j'aime le plus au Pays Basque est quelque chose que très peu de gens savent : c'est l'endroit d'Europe avec la plus grande biodiversité. La confluence de l'Atlantique et de la Méditerranée, de la montagne et de la mer, de climats si différents dans un si petit espace, produit une richesse naturelle sans équivalent sur ce continent. Je l'ai su enfant, en chassant des papillons avec mon père dans les montagnes de Navarre et du Gipuzkoa. Il connaissait l'environnement comme peu de gens et nous emmenait toujours dans la nature, qui était notre terrain de jeu. J'ai appris alors à regarder. Et c'est ce regard que je porte encore aujourd'hui sur le papier quand je conçois. J'ai la chance ou la malchance de ne pouvoir m'empêcher de regarder. Et quand je regarde bien, ce que je vois ici me semble encore extraordinaire.

Quelles sont les particularités majeures de l'identité basque, selon vous ?

Mon nom de famille a eu quatre formes différentes en cinq siècles. Burgaña en Biscaye, Beregaña en Gipuzkoa, Bergaña en Navarre, Bregaña aujourd'hui. Être basque, c'est appartenir à une chaîne longue et accidentée. Et accidentée, c'est peu dire. Ce peuple survit depuis cinq siècles à des guerres continuelles. Les guerres de religion, les guerres carlistes, la guerre civile, le franquisme. Chaque génération a dû reconstruire quelque chose que la précédente avait laissé détruit ou à moitié fait. Et pourtant le nom de famille arrive. La langue arrive. La façon de regarder arrive. Ce n'est pas de la résistance au sens héroïque et grandiloquent qu'on lui attribue parfois. C'est quelque chose de plus silencieux et de plus profond : c'est la ténacité de ce qui a de vraies racines. Je pense à l'arbre qui se plie dans la tempête atlantique et ne se brise pas.

Etre basque, c'est savoir que le nom de famille que vous portez a eu quatre formes différentes et qu'au fond il a toujours été le même. C'est habiter un mystère avec beaucoup de naturel, comme habite sa langue un peuple dont personne n'a pu expliquer l'origine depuis cinq siècles.

En euskera, il y a plus de cent mots pour nommer le papillon. Cent façons différentes de voir le même être, cent nuances de quelque chose que l'espagnol résout avec un seul mot. Un peuple qui a besoin de cent mots pour le papillon est un peuple qui regarde la nature avec une précision et une intimité qu'aucune autre culture occidentale n'a développée. En somme, l'identité basque a été construite sur des couches de temps, de perte et de précision. Cette identité est comme un bon design.

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