Après la disparition d'Edgar Morin, son concept de la "complexité" continue d'éclairer l'identité singulière et ouverte du Pays basque.
Parmi les grandes idées défendues par Edgar Morin figure celle selon laquelle l'identité humaine est toujours multiple. Le philosophe s'est ainsi méfié des visions simplificatrices qui réduisent la personne à une seule appartenance. Car l'individu peut être attaché à un territoire, à ses particularités culturelles, à une nation, et à l'humanité tout entière. Ces différentes identités ne sont toutefois pas mécaniquement emboîtées les unes dans les autres, à l'image des poupées gigognes. En effet, son approche de l'identité découle de la notion de complexité, développée dans les six volumes de La Méthode (1977-2004), son œuvre majeure. Edgar Morin rappelle que le mot complexus signifie « relié », « tissé ensemble », à l'instar du lien entre différents fils. Ainsi, loin d'être un simple jeu de construction, l'identité est le résultat de l'unité du divers.
La notion de « complexité » consiste à relier ce qui paraît séparé. Appliquée au Pays basque, elle revient à dire qu'on peut être profondément basque sans être enfermé dans une identité exclusive. Cette « identité complexe » éclaire la situation d'une personne qui se sent à la fois basque, française ou espagnole, européenne et citoyenne du monde. Pour Edgar Morin, la pluralité est une richesse, non une contradiction. Ce n'est pas la multiplicité qui pose problème, mais le moment où une identité prétend effacer toutes les autres.
En ce sens, une identité vivante se construit à travers la relation et l'ouverture, et non par le repli sur une prétendue essence autonome. Cette vision converge avec la pensée de Joxe Azurmendi : aussi forte et ancienne qu'elle soit, l'identité basque s'est toujours construite dans la circulation, les passages, les migrations, les échanges maritimes et frontaliers. De fait, le territoire basque peut être vu comme un espace « tissé ensemble » par une langue, une histoire et des pratiques communes, tout en étant partagé entre deux États. Une forte identité culturelle, une langue isolée, un territoire bicéphale, des échanges permanents avec le reste du monde font sa singularité. N'est-ce pas d'ailleurs l'une de ses caractéristiques profondes que d'être basque autant par la langue que par l'origine ?
Edgar Morin rappelle que les cultures humaines sont des systèmes complexes où langue, mémoire, histoire et vie sociale sont étroitement liées. Dans ses textes et allocutions en faveur des langues et cultures minoritaires, notamment l'article de 1995 intitulé « La Terre comme patrie », publié dans Le Courrier de l'UNESCO, Edgar Morin considérait la diversité culturelle comme une richesse plutôt que comme un obstacle au bien commun. Dans ces conditions, il n'y a pas d'universalisme sans particularisme : l'universalisme abstrait est le masque d'un particularisme qui s'ignore d'autant plus qu'il s'impose. Envisager ainsi la coexistence entre identité locale et ouverture au monde bat en brèche la méfiance avec laquelle l'enseignement du basque et la transmission de sa culture est parfois reçu au sein d'une vision jacobine fervente.
Somme toute, il est possible de préserver une singularité culturelle forte sans rompre ses liens avec d'autres appartenances. Pour Edgar Morin, l'identité n'est pas une forteresse, mais un tissu vivant. Et plus une culture reste consciente de sa singularité, moins elle a besoin de se fermer pour exister. Voilà pourquoi « le penseur planétaire » a toujours reconnu la nécessité de « voir dans l'autre à la fois sa différence et son identité avec nous »