Pays Basque, refuge des Ukrainiens
L'élan de solidarité en faveur des réfugiés Ukrainiens révèle les racines émotionnelles de la morale et notre appartenance à l'Europe
Comme les citoyens Ukrainiens traversent gratuitement l'Europe en train pour être accueillis à bras ouverts à la gare d'Hendaye, certains voient dans cette éclatante empathie l'ombre de la discrimination. Autour de la baie de Txingundi, devenue un centre névralgique pour le transit des réfugiés, la charité serait un calcul froid. La fraternité reposerait sur des stéréotypes raciaux, avec d'un côté, ceux à peau claire, cheveux blonds, yeux bleus, et de l'autre... les autres. Pire, cette discrimination montrerait notre capacité à aider autant que le refus de l'appliquer aux migrants du sud. Par temps de catastrophes, inutile de comparer la tragédie des uns et des autres pour déceler lesquels encourent plus de risques, mieux vaut éclairer cette expérience de la solidarité sélective avec un philosophe des lumières écossaises qui a rendu compte des fondements de la morale au 18ème siècle : David Hume. Car pour ce dernier, la morale n'est pas fondée sur la raison, mais sur nos sentiments, à savoir la "sympathie". Hume met en avant cette capacité à percevoir « les sentiments des autres et à passer aisément de l’idée de nous-même à celle d’un objet quelconque relié à nous ». En d'autres termes, chacun de nous se réjouit ou souffre d'autant plus qu'il imagine l’émotion d’autrui à travers des "indices". En mars 2022, une femme avec ses enfants dans les bras devant un immeuble de Kiev bombardé est un "indice" de détresse suffisant, comme le corps noyé du petit Alan Kurdi en septembre 2015 sur une plage de Turquie nous "indiqua" la souffrance des réfugiés syriens. Pour Hume, la raison reste subordonnée aux passions. La solidarité n'est pas un calcul, mais une émotion spontanée. Nous sommes d'autant plus sensibles au sort de nos proches que nous ne vivons pas selon des règles exactes. L'accueil réservé aux Ukrainiens révélerait ainsi notre attachement imaginaire et émotionnelle à une certaine idée de l'Europe démocratique. La partialité s'avère humaine. Trop humaine. Mais une fois encore l'esprit cynique aura beau jeu de dire qu'il est facile de nous mettre à la place des Ukrainiens et de partager leur sort, vu que l'armée et les mercenaires de Poutine nous menacent à moyen terme. Sensibles au prix du gaz et du carburant, la sympathie pour les Ukrainiens témoignerait de la peur d'être au bord de la troisième guerre mondiale. Bref, notre empathie serait un égoïsme déguisé.
Or, David Hume distingue nettement la sympathie et le sens moral. Ce dernier provient plutôt de l'extension de la sympathie à toute l'humanité. La morale équivaut à une sympathie impartiale, au-delà de toutes nos préférences. Tandis que la sympathie repose sur l'imagination, la morale reconnaît des règles générales par la raison. Dés lors, la sympathie constitue le premier et nécessaire échelon du sens moral. Les élans de fraternité ne s'opposent pas, au contraire ils peuvent se propager à tous ceux qui cherchent un refuge. Aujourd'hui, l'émotion éprouvée pour les Ukrainiens et le débat légitime qu'elle suscite semble éveiller la solidarité pour les étrangers auxquels certains d'entre nous s'identifient moins spontanément. L'acte du 11 mars sur le pont international Saint-Jacques illustrerait la thèse de Hume: après un hommage aux migrants morts dans la Bidassoa, le Lehendakari Inigo Urkullu et le président de l'Agglo Jean-René Etchegaray ont mis en avant la nécessité de reconnaitre les droits fondamentaux et l'égale dignité humaine de tous les migrants. Les exigences du sens moral se traduisent par une coopération renforcée pour l’accueil des migrants en transit au Pays Basque. Et si la guerre en Ukraine servait de pont entre la sympathie européenne et la morale universelle ?