Sur l'art de la traduction littéraire

La disparition d'André Gabastou, traducteur français de l'oeuvre de Bernardo Atxaga, rappelle la dimension essentielle d'un art méconnu.

Décédé le 11 novembre, André Gabastou appartenait à cette humble confrérie qui travaille à l'ombre de l'univers médiatique alors que son rôle s'avère être éminent pour la diffusion des oeuvres littéraires. Ses traductions ont réussi à faire passer le style et la sensibilité de ses écrivains fétiches de la rive d'une culture à l'autre, ce qui exige une certaine fraude au vue des règles strictes des langues et de leur complexité. D'une part, André Gabastou a dû trouver pour chaque phrase la meilleure formule correspondant au souffle créateur des phrases originales, d'autre part il a assimilé la culture basque pour se couler dans l’univers de son ami Bernardo Atxaga.

Comme la traduction d'une oeuvre littéraire est irréductible à une copie servile, cet artiste des langues fait appel à l'empathie et aux sentiments ignorés par l'IA désincarnée, aveugle à la sensibilité du texte. Chaque oeuvre littéraire est la mise en forme d'une expérience humaine avec des mots, et il faut ressentir la même chose dans autre langue pour écrire saversion la plus légitime. Les mots gardent l'empreinte des auteurs, les métaphores sont le miroir opaque des inconscients et les significations flirtent avec différents niveaux de langues qui touchent aux couches les plus intimes de l'humanité.

Les traducteurs ont la même tâche difficile que les musiciens devant une partition. André Gabastou doit jouer avec sensibilité des langues pour transmettre la petite musique d'un texte sans laquelle le style d'un auteur disparaitrait. Le choix des mots, l'ordre des phrases, la compréhension des sous-entendus l'obligent à composer un texte original en s'appuyant sur une double connaissance intime des langues mises en jeu. Entre elles les versions littéraires diffèrent autant que les interprétations musicales, car le traducteur met en jeu toute sa personnalité. Mais si le musicien reçoit les acclamations du public saisi par la beauté des mélodies jouées en direct, le traducteur oeuvre secrètement dans son bureau, aux portes de l'oubli. Cette admiration convenue pour l’interprétation musicale devrait mener le public à reconnaître l'art difficile de ceux qui interprètent des textes. Et si Glen Gould réinvente Bach, des poètes tels que Baudelaire, Nerval, Rilke, Valéry ont pratiqué l'art de la traduction comme une véritable écriture.

Pour revenir chez nous, avec un lectorat réduit, les oeuvres en euskara ont un besoin crucial de traductions pour rencontrer un large public, non seulement à l'intérieur du Pays Basque, mais aussi à l'international. Si André Gabastou a fait passer de l'espagnol au français les oeuvres de Bernardo Atxaga chez Christian Bourgois, aujourd'hui des livres sont directement traduits à partir du basque. Par exemple, Kirmen Uribe rencontre un certain succès aux Etats-unis, grâce à Elizabeth Macklin, tout comme il est connu au Japon grâce à Nami Kaneko. Le travail de Macklin a été finaliste en 2007 du PEN Award for Poetry in Translation, et en 2016, Nami Kaneko a reçu au Japon le Prix de la Meilleure Traduction pour sa version de Mussche.

En somme, la traduction donnerait une motivation supplémentaire pour écrire dans une langue connue par moins d'un million de personnes. N'est-ce pas le cas de Jon Fosse qui écrit en Nynorsk, une variation du norvégien limitée aux régions rurales du pays, et dont l'oeuvre traduite en 40 langues a obtenu le prix Nobel de littérature 2023 ? La littérature mondiale voulue par Goethe resterait lettre morte sans traduction.

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