Les noces d'acier de Richard Serra
La disparition fin mars de l'artiste américain Richard Serra est l'occasion de revenir sur ses liens profonds avec la sculpture basque.
Considéré comme l'un des sculpteurs essentiels du 20ème siècle, Richard Serra est disparu à l'âge de 85 ans. A la fois minimalistes et monumentales, ses oeuvres produisent des émotions principalement à partir de leurs qualités physiques, le volume et la masse notamment. Ses sculptures établissent une relation forte avec l'espace d'une part, d'autre part elles invitent à la participation du public. Extrêmement ouvert et cultivé, il était non seulement un grand connaisseur de l'histoire de l'art, mais aimé aussi le travail de ses contemporains pour certains desquels il éprouvait une véritable fascination. Dés le milieu des années 1980, Richard Serra avait reconnu ses affinités électives pour la sculpture basque dans laquelle il retrouvait des traits de son minimalisme, et bien sûr le travail de sa matière d'élection, l'acier, si important dans notre histoire économique. Ces rencontres lui permettaient d'évoluer et d'aller au-delà de ce que les autres faisaient. Lors de la réception du prix Prince des Asturies, l'artiste californien avait ainsi qualifié Jorge Oteiza de véritable "âme soeur", expliquant que leur démarche commune partait d'une profonde solitude pour rejoindre un "caractère existentiel lointain ".
De fait, Richard Serra ne s'est pas contenté d'établir une relation de circonstance avec le Pays basque où ses oeuvres parmi les plus célèbres sont aujourd'hui visibles au Guggenheim de Bilbo et à l'entrée du palais Miramar de Donostia. Sa rencontre avec Jorge Oteiza et Eduardo Chillida remonte à 1983, lors d'une exposition collective au musée des Beaux arts de Bilbo. Les caisses vides d'Oteiza furent le point de départ de son admiration pour l'artiste d'Orio. Sa manière de considérer le lien entre ses oeuvres et l'architecture ou bien la nature tient aussi à un trait majeur de l'oeuvre de Chillida, actuellement fêté pour le centenaire de sa naissance. Une féconde convergence d'intérêts pour la faculté de l'art à émouvoir par sa dimension abstraite et matérielle explique l'admiration de Richard Serra pour les sculpteurs basques.
Après une exposition dans la capitale de la Biscaye, l'artiste a fait don au Guggenheim de la grande installation "The Matter of Time", dont les huit grandes sculptures de forme sphérique et en acier inoxydable constituent certainement l'oeuvre la plus attractive du musée, après le bâtiment de Franck Ghery. Exposées dans la salle 104, la pièce la plus légère pèse 44 tonnes, la plus lourdes 276 tonnes, et elles semblent pourtant toutes flotter par la magie de l'art. Chacun peut faire en marchant une expérience du temps dans l'espace généré par l'installation.
Une autre oeuvre majeure de Richard Serra est visible à Donostia, dans les jardins du palais du Miramar. Les cinq pièces imposantes qui forment "Le pentagone dans le sens contraire des aiguilles d'une montre" pèsent au total plus de 8 tonnes et sont un écho aux sculptures de Chillida pour faire oublier la loi de la gravitation. Inclinées les unes sur les autres, ces pièces en équilibre transmettent mouvement et fragilité, de manière à simuler une sensation dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. La présence de la sculpture de l'américain interagit de toute sa masse avec les Peignes du vent de Chillida et la Construction Vide d'Oteiza, l'une et l'autre situées aux deux extrémités de la baie de la Concha. C'est dans le silence et la pérennité de l'art que le dialogue entre Serra, Oteiza et Chillida devient une conversation universelle.