Les peintures du présent, entre le confinement et l'éternité

Avec l'exposition "Lynette Yiadom-Boakye. Nul crépuscule n'est trop puissant", le musée Guggenheim de Bilbao présente la première rétrospective de l'artiste anglaise.

A cause de la riche programmation estivale du Guggenheim, le visiteur risque de passer trop vite devant la plus grande exposition réalisée à ce jour de l'artiste britannique d'origine ghanéenne Lynette Yiadom-Boakye. Pourtant la sélection de 70 peintures et dessins réalisés de 2020 à 2023, à partir de l'expérience du confinement, explore des voies nouvelles et procurent un vif sentiment d'immédiateté, voire d'apesanteur.

Sans parcours décidé entre les salles, le vert olive des murs réunit les oeuvres dans une ambiance calme et rêveuse pour découvrir des personnages noirs imaginaires, disposés dans leur univers intime. Ces êtres solitaires ou entre amis, parfois en compagnie d'animaux, incarnent la satisfaction du quotidien sur un fond indéfini qui embrasse l'universel. Etant par ailleurs écrivaine, les titres de Lynette Yiadom-Boakye invitent notre imagination à inventer des histoires. Ces fictions ouvertes incitent notre imaginaire à établir des connexions entre les oeuvres.

La joie contenue des personnages incarne une philosophie de la simplicité digne de l'épicurisme. Ils boivent un verre d'eau, ils mangent frugalement, souvent pieds nus, dans un présent sans attente et sans regret. Les corps flottent dans une absence sereine, proche du rêve et des toiles de Balthus. La solitude qui ne pèse pas sur leurs épaules devient contemplative. Chaque oeuvre irradie une lenteur et une plénitude contagieuses.

Comme le mystère de leur présence est lié à celui de leur identité, ces personnages anonymes ont le pouvoir d'être tout le monde et ainsi de se rapprocher de nous. Par exemple, dans Just beside the point, un homme assis sur une chaise dans une pièce vide nous fixe droit dans les yeux avec amabilité, les jambes croisées, tel un ami d'enfance qui nous attend pour discuter.

Si autrefois Millet a sanctifié les corvées paysannes, l'artiste britannique illumine aujourd'hui le temps suspendu et parvient à nous réconcilier avec le quotidien. Ces personnages qui ne manquent de rien sont heureux comme des dieux. Leur simplicité dévoile l'expérience sublime du présent, quand la conscience n'est plus inquiète de l'avenir, ni soumise au passé. Le plus souvent assis ou allongés, les inconnus de Lynette Yiadom-Boakye nous invitent à partager leur univers atemporel et heureux.

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Nori Ushijima